Filles du vent de Mathilde Faure

  • Titre : Filles du vent
  • Autrice : Mathilde Faure
  • Éditeur : Charleston Édition
  • Catégorie : young adult

Jusqu’à présent, mes lectures des Éditions Charleston s’étaient soldées soit par l’indifférence soit par un échec. Filles du vent, acquis lors de l’Op All Star 2021 est le premier roman que j’apprécie vraiment. Ce n’est pas un coup de cœur à proprement parler, mais je me suis laissé transporter par l’histoire de ces adolescentes placées. Je l’ai lu dans le cadre du Pumpkin Autumn Challenge, menu Automne rayonnant, le don des Merriwick.

Lina, Assa et Céline sont trois adolescentes placées dans un foyer à Argenteuil. Elles sont toutes différentes. Pourtant, une chose les lie : l’invisibilité dans laquelle elle grandisse. Un jour, Lina embarque ces colocataires dans une fugue pour libérer leur voix, celle des filles placées que l’on ignore jusque dans les manifestations féministes. Elles vont parcourir la France en placardant leurs revendications sur les murs.

« …la violence, c’est le silence. »

Le livre passe tour à tour la plume aux trois femmes. Cette narration à multiples points de vue nous permet d’entrer dans l’intimité, l’histoire, le mal être de personnes en partie représentatives de la situation des foyers. Ces jeunes qui sont retirées du milieu familial pour diverses raisons, trop souvent sordides, et qui doivent survivre dans cette société marginalisante. Une société qui les exclut par leur statut, qui leur appose une étiquette et qui veut soi-disant de les aider. Je vais tenter de dresser le portrait des protagonistes au mieux.

Lina est le point de départ de cette fugue-mission. Elle souffre de ne pas trouver sa place dans le monde. Elle est perdue et porte un masque pour se protéger. Elle s’habille en jogging pour repousser les hommes dont elle adopte la violence langagière et comportementale. Elle ne supporte plus cette situation. Lorsqu’elle entend parler de la manifestation Nous Toutes, celle-ci résonne en elle. Son cœur vibre à cet appel. Pourtant, elle ne se sent pas représentée par cette assemblée de femmes quand elle s’y rend en douce. Où sont les adolescentes comme elle ? Celles qui ont subi la violence des hommes ? Celles qu’on a placées sous surveillance des éducateurs ? Celles qu’on accompagne avant de les lâcher dans la nature une fois la majorité atteinte ? Cette césure supplémentaire, avec des sœurs de combats, la bouleverse et fait grandir en elle le désir de trouver sa voie, sa place dans ce monde. Mais comment peut-elle y arriver alors qu’elle se sent incapable d’exprimer son ressenti ?

La musique (surtout le rap) est une source de liberté. Les paroles font écho en elle. Elle se sent pousser des ailes. Lina s’interroge de plus en plus et veut en apprendre plus sur les figures féministes, dont Gisèle Halimi dont les actes l’impressionnent et l’inspirent. Pour assouvir sa soif secrète de lecture, elle s’infiltre chez Assa.

Assa est une adolescente effacée. Studieuse et calme, elle tranche avec le profil belliqueux et rebelle des autres pensionnaires. Elle ressemble à un lac dont la surface tranquille dissimule le bouillonnement de la vie. Elle s’est fixé un but  et compte bien y arriver. Toutefois, elle rentre trop dans le moule de la société et n’ose pas exprimer ses revendications maintenant ! Elle est capable d’élaborer des exposés sur les mouvements féministes, mais elle ne montre pas la hargne et la volonté de défendre ses sœurs contrairement à ce qui l’a amenée dans ce foyer. L’obstination de Lina va lui ouvrir les yeux. L’action, c’est maintenant et pas dans un hypothétique demain ! Assa symbolise l’histoire. Ses connaissances vont aider ses compagnes d’aventure à comprendre ce qu’elles ressentent. Et celles-ci vont lui permettre de vivre au présent.

Céline est sans doute la plus paumée du groupe. Elle croit être libre alors qu’elle est manipulée par Malik qui la prostitue. Elle se laisse embarquer par Lina et Assa sans savoir au départ ce qu’elles ont en tête, et c’est ce qui va la sauver. Elle réalise l’horreur du monde dans lequel Malik l’a enchaînée. Elle comprend que son corps et sa volonté ne lui appartenaient plus. Ce voyage va lui redonner les ailes que les hommes lui avaient volées.

Leur prise de parole dans l’espace public va délier les langues d’autres adolescentes placées. Leurs actions vont montrer qu’elles peuvent être entendues, devenir visibles, être écoutées et faire partie des mouvements féministes, et ce, sans violence. J’ai particulièrement aimé l’action finale !

« Être courageux, c’est sortir du rang, résister à un ordre que l’on trouve injuste. Le courage, c’est assumer sa différence. C’est refuser d’être invisible. »

Vous l’aurez compris, ce roman regroupe de thèmes qui me sont cher et qui sont exposés avec une sensibilité crue. L’autrice évite les filtres pour parler des comportements exécrables des hommes, dont le viol sur mineur, la violence conjugale et le féminicide. Filles du vent pourrait être considéré comme un recueil sur le féminisme vu qu’il inclut des bribes de l’histoire du féminisme à travers des portraits de femmes tout en parlant des actions récentes comme le #metoo.

En bref, Filles du vent s’est révélé une lecture importante qui lève le voile sur une partie de la population féminine invisibilisée. En donnant la parole à Lina, Assa et Céline, Mahtilde Faure bouscule nos idées et nous prodigue l’élan pour changer les choses. L’action de ces trois adolescentes, sans être entièrement représentatifs des situations des ados placées, est galvanisant par sa sincérité et son authenticité.

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Revival (#1) d’A.D. Martel

  • Titre : Revival (#1)
  • Autrice : A.D. Martel
  • Éditeur : Autoédition
  • Catégories : science-fiction, young adult

Revival est un service presse lu dans le cadre du partenariat avec les Plumes de l’imaginaire. Je remercie chaleureusement A.D. Martel pour sa confiance.

Arya reçoit pour son douzième anniversaire le célèbre jeu à réalité virtuelle, Revival, au grand dam de son aînée, Julie. Malgré les problèmes financiers que son achat par son inconscient de père, engendre, cette dernière n’a pas cœur à supprimer le sourire radieux de sa sœur. Pourtant, elle aurait dû agir. Lors de la présentation officielle par le concepteur du jeu, Slanders Storm, un bug empêche les déconnexions. Enlever la nanodiode de la tempe entraîne la mort du joueur. Julie est prête à tout pour ramener Arya, même à s’allier à Samuel pour entrer dans Revival

L’univers de Revival est plutôt ordinaire. Le décor met en scène une jungle regorgeant de créatures dangereuses et de villes qui permettent aux joueurs de se reposer. Deux races existent dans le jeu : les humains et les Meijbek. Peu d’informations sont données sur ces deux peuples et même sur le monde que l’on découvre au fur et à mesure de l’avancée de Julie (qui aura pour pseudo Jill). Le world-building s’apparente, ainsi, à tout jeu existant avec, en paysage, un mix entre fantasy (par la magie des Meijbek, les armures, les commerces ambulants, les caravanes, etc.) et militaire contemporain (avec des armes à feu et des pantalons treillis).

Le récit se concentre vraiment sur la recherche d’Arya et le développement de Julie en tant que personnage. Noob (débutante en langage de gameur) et pas du tout intéressée par les jeux, elle commet pas mal d’impairs qui ne vont pas lui faciliter la vie virtuelle. Commençons par décrire le personnage IRL. Julie est une adolescente de 16 ans qui vit dans les H.L.M.  Elle passe son temps à se rendre invisible dans la rue pour échapper aux harcèlements continus, en se cachant sous la capuche de son sweat gris. À l’école, elle ne fréquente personne et se concentre sur ses études pour quitter cette vie de misère. Son job lui permet à peine d’économiser pour viser l’université. Depuis le départ de sa mère, elle a pris les rênes du foyer en endossant les corvées et l’éducation de sa sœur. C’est cette responsabilité exacerbée pour une ado qui la pousse à risquer sa vie pour sauver sa sœur. Dans le jeu, elle va devoir briser ses habitudes. Elle en est même obligée, car elle fait l’erreur de revêtir la peau d’une Meijbek à fortes poitrines, ce qui attire indéniablement et malheureusement, les regards des autres.

A.D. Martel profite de cette apparence pour dénoncer les comportements outrageants des joueurs. En évoquant déjà le harcèlement de rue dans la vraie vie, elle met en évidence le sexisme des hommes vis-à-vis des joueuses qui ont, pourtant, autant d’atouts et de talents qu’eux aux manettes. Elles ne devraient pas être réduites à des prostituées ou à des rôles mineurs, ni subir les propos dégradants auxquels elles font face quotidiennement et qui pousse, trop d’entre elles, à revêtir un avatar masculin. Encore heureux, l’autrice inclut une joueuse qui excelle grâce au personnage de Nikita. Il est juste dommage qu’elle doive emprunter un comportement cruel et belliqueux pour être badass. En gros, elle écrase lesinvisibilisée hommes pour se faire respecter, ce qui est cohérent avec la réalité et les représentations de femmes fortes depuis quelques décennies. Je me demande comment elle va évoluer dans le second tome.

« —  Les travers des hommes se reflètent aussi bien dans la vie réelle que virtuelle… Et souvent, c’est encore pire dans la virtuelle… »

Revenons à Julie/Jill. Affublée d’un physique hyper sexualisé, elle est de plus de niveau 1 alors que les autres joueurs ont pu accumuler de l’expérience. Ainsi, elle va devoir suivre les conseils avisés de Samuel et trouver des alliés pour accomplir sa tâche sans mourir. Sa route croisera à plusieurs reprises, celle de Shadowhunter, un mystérieux personnage, aux préjugés sexistes, dont on peut se douter de la réelle identité. Il lui propose un pacte et l’aide à évoluer, car il est touché par sa franchise et sa cause, mais est-ce la seule raison ? On le saura peut-être dans la suite de l’histoire. Sera-t-il un allié ou un ennemi au final ? Le doute plane lorsque Julie découvre l’une de ses facettes.

Samuel est un ami d’enfance de Julie qu’elle a perdu de vue lorsque sa famille a déménagé suite au succès professionnel de son père. Il entretient l’allure rebelle de l’adolescence et une distance avec ses parents. Leur cohabitation est difficile d’autant plus, qu’il a un complexe d’infériorité vis-à-vis de son petit frère qui semble tout réussir dans la vie. Il n’est pas seulement un geek confirmé, il est talentueux dans le domaine du codage informatique et ne s’intéresse pas uniquement à Revival pour une question de divertissement si bien qu’il ne recule devant rien pour assouvir ses penchants scientifiques. Même pas à torcher les fesses de Julie. Oui, vous avez bien entendu ou plutôt lu ! C’est l’un des aspects que j’apprécie chez A.D. Martel. Elle aurait pu recourir à un subterfuge de science-fiction telle une capsule dans laquelle le corps humain obtiendrait les éléments essentiels à sa survie ou elle aurait pu taire cette partie. Non, elle ne renonce pas à inclure cette réalité dans le roman : comment maintenir en vie et en bonne santé Julie le temps de sa plongée dans le jeu alors que le monde ressemble au nôtre ? Si cette question est exclue par les concepteurs de Revival (des hommes bien évidemment), elle pense même à la gestion des menstruations. Ce caprice de la nature qui est invisibilisé dans la littérature de l’imaginaire ou à peine mentionnée, alors qu’elle fait partie intégrante des femmes.  

Cette partie sera introduite par la tornade arc-en-ciel nommée Chloé. La best friend de Julie qui débarque pour la sauver du pervers Samuel qui la retient captive ! (Enfin, c’est ce qu’elle croit en déboule sans prévenir.) Cette fille a un sacré tempérament. Elle n’hésite pas à se battre pour son amie, même avec violence. Elle est déterminée et possède un don d’actrice qui cache sans doute une réalité moins reluisante. Je l’ai adorée dès son arrivée dans le roman et j’espère en savoir plus sur elle dans le second opus.

Enfin, parlons d’Arya. Capricieuse benjamine, elle représente une thématique sombre dans le récit : celle du harcèlement scolaire. Si elle est si prompte à entrer dans les jeux vidéo, c’est pour fuir l’obscure réalité qu’elle dissimule à sa sœur dont les épaules sont déjà bien chargées depuis qu’elle gère la maison. On ressent assez vite la solitude de la gamine que Julie néglige par responsabilité.

Comme d’habitude (depuis un an), la plume de la romancière m’a transporté dès les premières lignes. Grâce à une entrée en matière efficace, elle nous plonge dans les enjeux du récit avec une facilité déconcertante. Avec une belle fluidité, elle le parsème de sujets qui lui tiennent à cœur comme l’écologie, la banalisation du viol, l’inversion bourreau/victime. L’univers du jeu vidéo aidant, mon esprit construisait une image teintée d’animation japonaise. Surtout lors de la rencontre entre Samuel et Chloé que j’ai entièrement visualisée sous des traits de manga. Probablement en raison de l’apparence colorée de la jeune femme, mais aussi par la vivacité de l’écriture.

En bref, si Revival ne réinvente pas les histoires décrivant des jeux virtuels et possède un world-building plutôt simple, le style d’A.D. Martel réussit à captiver par une construction de personnages attachants et authentiques qui se font les porte-parole des problématiques sociétales importantes tels le sexisme, le harcèlement de rue, scolaire et le sentiment d’impunité des joueurs derrière les écrans. Le premier tome de cette duologie pose les bases d’une histoire solides dont il me tarde de lire la suite.

Talisman de Gilles Debouverie

  • Titre : Talisman
  • Auteur : Gilles Debouverie
  • Éditeur : Livr’S Éditions
  • Catégorie : thriller horrifique

Au départ, je ne pensais pas craquer sur Talisman. Puis, j’ai lu un extrait lors des précommandes et… vous connaissez la suite.

Dunkham est une petite ville des États-Unis épargnée par les crimes malsains et les gros malfaiteurs jusqu’au quintuple meurtre dans la résidence d’un ancien flic. Les victimes ne sont autres que la famille venue enterrer leur parent. Carla Mendez, fraichement promue au rang de lieutenante, s’occupe de l’affaire. Sa rationalité sera ébranlée par l’évocation d’un objet trouvé dans le grenier par la seule rescapée de ce drame : un talisman.

Gilles Debouverie utilise l’alternance des points de vue pour raconter ce thriller fantastique. Un choix qui se révèle original, car l’un d’eux n’est autre que le talisman lui-même. Dorothy de son petit nom, emploie la narration en « tu ». Elle parle à la personne qui la porte autour de son cou. Elle décrit les scènes, ce qu’elle voit à travers ses yeux, les sensations qui animent le corps de ses victimes à la manière d’une petite déesse au pouvoir limité. Ainsi, l’auteur réussit à délayer des détails et à construire son univers sans que cela semble bizarre ou commun ou incohérent. J’ai d’ailleurs préféré ces chapitres-là à ceux de l’enquêtrice. En quelques paragraphes, Dorothy m’a séduite par son côté révolté et féministe, malgré la violence et ses penchants psychopathes, sa soif de sang. Sa personnalité s’avère même complexe et paradoxale. Elle prône des valeurs pures, mais jubile devant des crimes qui les touchent, telle une hystérique sur le point de rupture. Une âme qui franchit les limites à force d’être poussée par la rudesse et l’horreur de la vie et des hommes. Une proie qui devient le chasseur dans la peau duquel on s’infiltre en tant que spectateur. C’est glauque, ça fait froid dans le dos.

La seconde narration suit Carla Mendez et le fil de l’enquête dans laquelle elle a toujours une longueur de retard par rapport au talisman. On découvre un quotidien policier banal des séries américaines avec l’habituelle haine du FBI qui vient fourrer son nez dans l’affaire et dont l’agent va, bien entendu, se rapprocher de l’héroïne. Je précise tout de suite que cette relation ne figure pas dans le roman juste pour y mettre une partie de jambe en l’air. Elle a un impact sur le déroulement et la fin. Toutefois, je n’ai pas pu m’empêcher de lever les yeux au ciel devant cette ficelle scénaristique tant évidente dès le départ.

Carla est une femme indépendante et libertine qui n’a pas sa langue dans la poche et sait se faire respecter de ses collègues grâce à son efficacité. Malgré sa droiture qui paraît inébranlable, d’autres méthodes auraient été tout aussi appropriées pour tordre cette justicière. D’autant plus que le développement de la relation entre White (agent du FBI) et elle met passé au-dessus de la tête tant les ressorts sont vus et revus. Pourtant, j’ai apprécié le personnage de White. Il a beau avoir la pédanterie qui va avec son grade, sa répartie se mange comme du petit pain avec ce beurre à l’humour noir.   

En dépit de ses éléments qui ne siéent pas à mes goûts, j’ai avalé les pages avec rapidité. La plume de Gilles Debouverie se déguste avec délectation, surtout concernant les passages de Dorothy (j’aurai dû vérifier si elle n’était pas à mon cou). Il exploite les conséquences inhérentes au talisman de façon à engendrer des rebondissements inattendus qui nous amènent vers des profils et des vies différents, si bien que l’on a un vaste portrait des citoyens de Dunkham, à la manière d’une fresque sociétale qui témoigne des dérives à tous les étages de la société.

En bref, Talisman développe une intrigue intéressante basée sur une double narration dont l’une s’est révélée originale par l’utilisation du tu. J’ai totalement adoré pénétrer dans l’esprit machiavélique de Dorothy dont les valeurs féministes et antiracistes détonnent avec ces hôtes. Un mélange envoutant qui pardonne aisément la banalité du déroulement du récit côté enquête.  

Les femmes d’Heresy Ranch de Melissa Lenhardt

  • Titre : Les femmes d’Heresy Ranch
  • Autrice : Melissa Lenhardt
  • Éditeur : Pocket Éditions
  • Catégorie : historique

Je remercie chaleureusement Babelio de m’avoir proposé Les femmes d’Heresy Ranch de Melissa Lenhardt en service presse. Ne suivant plus l’actualité des gros éditeurs, je serais sans doute passé à côté de ce roman historique à la saveur féministe. Un récit qui se base sur une histoire vraie, une histoire effacée par les historiens et enterrée par les films hollywoodiens qui insèrent dans les esprits des clichés et préjugés. 

« Emily Butler, c’est votre vrai nom ?

— Aussi vrai que nécessaire.

— Votre gang a un nom ?

— Nous sommes une légende, vous vous rappelez ? »

En 1877, Colorado, un gang de femmes s’attaque à une diligence qui transporte l’argent de Connolly. Grace Trumbull, écrivaine en quête d’aventures s’y trouve. Impressionnée, elle demande à les suivre pour coucher sur le papier leur histoire, car personne n’y croit.

Pour une fois, je ne m’étale pas sur le résumé. Je pense que ces quelques lignes suffisent amplement à vous transmettre l’intérêt du roman. On y suit Margaret Parker (alias Garet), Henrietta Lee (Hattie LaCour), Stella et Joan qui au détour de leurs malheurs (le mot est faible pour décrire ce qu’elles ont vécu) se sont croisées et ont décidé de vivre comme des hors-la-loi. Tout est parti d’une injustice : du vol (n’ayons pas peur de le nommer ainsi) du Ranch de Garet par le Colonel Connolly lorsqu’elle perd son mari. Or, Garet est une gestionnaire sans égal. Elle séduit les chevaux sauvages et les dresse avec amabilité. C’est d’ailleurs elle qui contrôlait le ranch. Mais voilà, elle possède le plus gros défaut de la terre d’après la société humaine dans laquelle elle vit : c’est une femme et tous les hommes savent qu’une femme ne peut s’en sortir seule. Enfin pas tous, mais peu d’entre eux osent le clamer haut et fort. 

« Une minute, ma belle. Je ne vais pas pouvoir continuer si vous vous obstinez à répéter que ceci n’est pas possible et que cela est incroyable. On n’est qu’au début de l’histoire. Bon sang, pas étonnant que les histoires de femmes restent toujours ignorées de tous. Tout ce qui sort de l’ordinaire est taxé d’être des inventions ou le fruit d’une trop grande imagination. Comme s’il ne venait jamais à l’idée de personne que les femmes puissent être aussi capables que les hommes, plus douées même, dans bien des situations, parce qu’on n’a pas à tenir notre rang en tant qu’homme, avec tout ce que ça implique. »

Ayant refusé l’aide de son voisin qui ne lui proposait pas de collaboration équitable, mais un mariage, elle se retrouve sans le sou aux portes de l’hiver. Aucun banquier n’a les couilles de lui prêter de l’argent en outrepassant les injonctions du colonel ! Par survivance et vengeance, elle braque Les Rocheuses et le vole à son tour. C’est le début du gang Parker dont les exploits à la Robin des bois : elles distribuent le butin aux gens qui vivent dans un trou perdu.

« Mais nan, ce sera perdu et oublié, comme tant d’autres choses. Oublié ou transformé. Parce que ce sont les hommes blancs qui écrivent l’Histoire, ma fille. Ils ne se montreront jamais autrement que comme des héros. Allons… Vous savez très bien que j’ai raison. Vous voulez la vérité, je vous la donne, Grace Williams. »

Ce roman est basé sur des faits réels mis en lumière par la doctoresse en histoire Stéphanie Bailey qui relate en préface et en interview, comment elle a découvert ce gang féminin et sa démarche pour retrouver les quelques sources disponibles. Ces traces tangibles et en même temps peu nombreuses qui ont permis d’étayer Les femmes d’Heresy Ranch. Melissa Lenhardt a choisi une structure et un type de narration ingénieux. Elle mélange des extraits de journaux intimes, des témoignages de la WPA (Work Projects Administration) et des articles. Vous l’aurez deviné, ce sont les mêmes sources que Stéphanie Bailey. Le travail de l’écrivaine pour donner vie à ce passé oublié est savamment dosé si bien qu’on croit plus au récit qu’aux articles des journaux rédigés par des hommes, dans une société patriarcale et qui sont manipulés par les riches propriétaires. 

Ce n’est pas seulement une envie de ma part de vouloir croire en l’histoire de ces femmes. Cette impression, cet ancrage dans mon esprit provient de la vraisemblance des personnages et de l’atmosphère de réalité que la plume de Mélissa Lenhardt dépeint. 

Au lieu de plonger dans une aventure avec des hold-up extraordinaires des fusillades chorégraphiées au mouvement près, l’autrice nous offre une entrée dans le quotidien de ces femmes. Un quotidien doux et cruel à la fois, où la société ne les épargne pas, sans pour autant tomber dans le mélodrame. Tout comme Grasse on découvre peu à peu leurs passés, leurs blessures, leurs forces comme leurs faiblesses, au point de s’attacher à elles. J’ai été émue de lors des derniers chapitres de devoir les quitter, si bien que la partie intitulée La famille va au-delà du sang a pris tout son sens. J’ai eu l’impression de quitter des amies, des proches. Je voulais continuer à vivre auprès d’elles jusqu’à la fin de leur jour, même si le roman n’a pas besoin d’exploiter cette partie de leur vie. 

Mon émotion témoigne de la densité de ces personnes que Mélissa Lenhardt a réussi à ressusciter le temps de compter leur histoire. Ce qui m’a le plus frappé est l’égalité de leur relation. Quand on parle de Western et de gang, on a tout de suite l’image d’une bande avec un chef. Or, Heresy Ranch possède plutôt une gestion sur l’égalité. Même si Garet pourrait être considérée comme la tête du gang, on remarque vite qu’Hattie marche à ses côtés. Lorsque l’orgueil de l’une manque de les mettre dans la mouise, l’autre la remet sur le bon chemin. 

Margaret Parker est une femme ouverte d’esprit qui a du répondant. D’origine anglaise, elle est arrivée au Colorado lors de sa lune de miel. Son mari, Thomas, et elle sont tombés amoureux de la région. Surtout Garet en raison de son amour pour les chevaux qu’elle dresse avec expérience. Dès que des femmes en détresse approchent de la maison, elle les accueille avec bienveillance, sans les questionner. Elle leur tend la main alors qu’elle affronte ses propres soucis seule. 

C’est ainsi qu’elle a rencontré sa meilleure amie, Henrietta Lee qui s’extirpe d’une horrible situation grâce à son courage et à sa volonté. Fidèle, elle possède un cœur en or sous la carapace qu’elle a érigé à cause de son statut de femme noire. Malgré sa dureté, son autorité et son franc-parler, les gens qui la côtoient finissent par tomber sous son charme. Sa capacité à trouver des solutions et à les mettre en pratique s’avère précieuse. 

À elles deux, elles forment un duo grandiose et soudé même si les désaccords (l’arrivée de Grace, par exemple) surviennent dans leurs relations. On a l’impression que rien ne peut les arrêter lorsqu’elles agissent ensemble. J’ai adoré leurs interactions sans fard, pures et parfois tendues. Désireuses de garder leur liberté, elles dénoncent les abus masculins, la violence dont ils ont recours, car ils se sentent faibles, impuissants. Cela donne de nombreuses punchlines qui ont rempli mon téléphone de photographie.  

« — Qu’est-ce que vous faites à Timberline, Garet ? Vous avez des ennuis avec la loi ?

— Comment avez-vous deviné ?

— Vous avez l’air de quelqu’un qui attire les ennuis.

— Ah oui ?

— Quelque chose dans vos yeux. J’imagine que votre mari a du mal à vous mettre au pas.

— Il n’y a jamais eu jusqu’à présent d’homme capable de me mettre au pas, comme vous dites si élégamment.

— Ça me plairait d’essayer, pour sûr.

— Surveillez vos paroles, a fait Luke.

— Je ne voulais pas marcher sur vos plates-bandes, shérif.

— Je ne suis les plates-bandes de personne. Vous feriez mieux de vous en souvenir. »

À côté des thèmes féministes comme l’émancipation des femmes et la reconnaissance de leurs exploits dans l’histoire, l’autrice n’oublie pas de peindre le contexte, sans verser dans la tragédie, de la condition des gens de couleurs. En la personne d’Henrietta, elle met en avant la différence de traitement juste parce qu’elle est noire. L’esclavage y est aussi abordé. Les Chinois et métisses apparaissent dans des rôles habituels des westerns : serviteurs ou prostituées avec leurs lots de malheurs et de désirs. 

En bref, j’ai adoré Les femmes d’Heresy Ranch, car il renferme tout ce que j’aime bien qu’il se déroule dans une époque (la ruée vers l’Ouest) qui est loin d’être ma préférée. Le livre est écrit de manière intelligente et vraisemblable. Ce roman historique remet les pendules à l’heure sans verser dans la grandiloquence et le fantasque hollywoodien. Il nous plonge dans ce combat d’idées où les pistolets ne sont pas les seuls à porter des coups. Il est humain et à la fois cruel dans ce qu’il dépeint. 

Filles de Rouille de Gwendolyn Kiste

  • Titre : Filles de Rouille
  • Autrice : Gwendolyn Kiste
  • Éditeur : Éditions du Chat noir
  • Catégories : conte social, fantastique, horreur

Filles de Rouille intrigue par son titre et ensorcèle par sa couverture réalisée par Marcela Bolivar. L’illustration m’évoque un bûcher. Les fumées du haut fourneau et la ferraille consument les deux filles qui s’enlacent, car elles se comprennent mutuellement et se réconfortent face à l’expérience qu’elles vivent jusqu’au plus profond de leurs os. La couverture symbolise la destruction de l’avenir des jeunes filles des quartiers industriels que les pères et les mères étouffent dans un rôle.

La tour de l’usine métallurgique domine les rues de Cleveland où se déroule le récit. Ce roi expulsant les émanations toxiques sur ses larbins est sur le déclin. L’histoire du roman s’ouvre en 2008* sur le retour de Phoebe dans sa ville natale après vingt-huit ans pour aider sa mère à vider la maison de son enfance, car celle-ci va être démolie par une entreprise. Portant le poids du drame qui s’est joué l’été de son diplôme, elle rencontre Quinn, une fille sans futur, qui fait resurgir des souvenirs douloureux.

1980. Une vie nouvelle s’offrait à Phoebe qui allait enfin pouvoir étudier la biologie à l’université et, par-dessus tout, quitter ce maudit quartier qu’elle déteste. Elle espérait en profiter avec sa cousine et meilleure amie, Jacqueline, jusqu’à l’apparition d’une étrange maladie qui détériore les corps de Lisa, Helena, Violet, Dawn et la seule âme avec qui elle partage tout : Jacqueline.

Filles de Rouille est classé successivement sur la quatrième de couverture par la ME en Horreur, Mutation et Conte social. Personnellement, j’aurais inversé ces genres, car la partie horrifique (au-delà du fait que je sois insensible ou psychopathe, je vous laisse choisir) m’a paru quasiment sous-jacente. Certains épisodes de terreur, comme la vision de la chair découvrant les os rouillés et la maison hantée, apparaissent bien, mais leur fréquence reste faible. De plus, la narration se place du point de vue de Phoebe qui veut aider les filles, contre les hommes du gouvernement, les voyeurs malsains et les autochtones. Du coup, « ce qui fait peur » découle plutôt des comportements des habitants vis-à-vis des malades, ce qui relève plus d’un aspect social pour moi, au vu de la portée féministe du roman.

La métamorphose s’inscrit dans le body horror. Toutefois, les transformations ne m’ont nullement dégoutée ou effrayée (et là, je suis sûre que votre avis va pencher vers l’option psychopathe). Au contraire, les descriptions me donnaient l’impression d’être devant des œuvres belles et surtout symboliques qui renient l’étiquette de monstre. Cette « maladie » qui suinte l’eau croupie, modifie les ongles en verre et les os en métal rouillé, incarne à la fois la déchéance et la liberté.

La déchéance, c’est celle des filles des années 1980, qui ne peuvent exprimer, ni espérer, ni devenir, ni gérer leur vie de par leur statut de femme. Leur entourage les oblige à rester immobiles dans le moule conçu par la société. Destinée à y rouiller, à perdre leur humanité par l’abandon des rêves et de la joie.

Lisa subit les violences de son père alcoolique que personne n’ose ni affronter ni arrêter malgré les soupçons. Violet voulait étudier la photographie dans une école d’art, souhait piétiner par ses parents. Jacqueline jouit peu de liberté, car sa mère possessive surveille ses faits et gestes, en plus de détester Phoebe. Helena est la fille modèle du pasteur du quartier. Enfin, Dawn est la mère enfant. Elle a osé tomber enceinte avant son diplôme, il faut donc la remettre sur le droit chemin en décidant pour elle et son bébé.

Cinq filles, cinq portraits ancrés dans un contexte de crise sociale dû à la fermeture de l’usine. Ces images semblent lointaines, pourtant elles existent encore de nos jours. Leurs destins scellés par l’autorité parentale et le patriarcat qui régissent le rôle des femmes engendrent la déchéance de leurs corps qui reflète la dépression psychologique causée par leur quotidien. Cependant, elles ne se laissent pas abattre, car elles ne sont pas seules à subir la cruauté ordinaire. Elles se comprennent et se soutiennent tandis que les êtres aimants s’en détournent (sauf Phoebe). Grâce à leur différence exprimée par leurs mutations, elles trouvent la force de s’échapper. Où ? On ne sait pas trop, elles disparaissent tout en étant toujours là, notamment dans le cœur de Phoebe. L’unique chose qui est certaine : c’était leur propre choix ! Les Filles de Rouille ont transformé ce qui était perçu de prime abord comme un calvaire, une faiblesse, une horreur, pour se départir de ce monde crevé et malsain.

L’origine de ce mal, l’abnégation de la liberté féminine, Phoebe y échappe depuis des années. Elle est celle que l’on doit éviter de fréquenter. La fille à la mauvaise réputation : elle boit, sort avec des mecs, s’oppose aux bonnes mœurs et surtout, répond aux adultes ! Simple théorie de ma part : la narratrice n’est pas touchée par la maladie, car elle ne s’est jamais laissé enfermer dans un moule sur lequel on taperait des coups de marteau pour lisser les bosses imparfaites. D’ailleurs, elle est la première à vouloir aider, sauver les cinq filles, en commençant par Lisa. Ses tentatives vont empirer l’histoire. 

Cyniquement, la marginale se retrouve figée dans le passé. Il faudra attendre vingt-huit ans, sa rencontre avec Quinn et la fille de Dawn pour atteindre la rédemption. 

Si vous êtes arrivé.es jusqu’à ces lignes vous aurez compris l’intelligence et la richesse que je vois dans ce livre. Je dois vous avouer que ce roman ne m’a pas transporté en dépit de l’ensemble des aspects décrits plus haut. Je m’attendais à recevoir une claque après avoir lu des chroniques et grâce à son manteau féministe. L’alchimie n’a pas opéré.

J’ai trouvé le récit long, je m’attendais au fil des chapitres à connaître une montée en puissance, notamment par la révélation imminente du lourd secret de Phoebe, qui n’a pas eu l’effet escompté. Je ne me suis attachée à aucun personnage. Même pas à la narratrice qui endosse, pourtant dans sa jeunesse, mes caractéristiques préférées. Elle est marginale, déterminée, critique de la société humaine et altruiste jusqu’à un certain point. Sa manière de penser revêt une couleur pessimiste, même dans les épisodes du passé (sans doute parce que c’est la quarantenaire qui raconte l’histoire). Phoebe ne prend pas vraiment les armes (langages) pour défendre la cause féminine et les filles, sauf occasionnellement. J’ai, plutôt, eu l’impression de me retrouver devant une adolescente en pleine crise de rébellion qu’une personne qui se bat pour la liberté des femmes.

Je tiens à préciser que ce n’est pas incohérent. Phoebe vient d’atteindre l’âge adulte et les origines de la maladie, comme le traitement, sont incompréhensibles et insolvables même pour le gouvernement et les experts médicaux. Alors comment une jeune diplômée pourrait-elle combattre cette mutation ? Ce roman a beau être un conte, il s’intègre plus dans la réalité que l’on ne pourrait le penser.

Les cinq filles de rouille manquent de profondeur, de consistance. On n’a pas beaucoup de choses à se mettre sous la dent avant la transformation et on les côtoie peu après. Au fond, cela reste tout aussi logique que les réactions de Phoebe, car elles sont les marionnettes de leurs parents et de la société comme expliqué plus haut : leurs vraies personnalités sont étouffées.

La fin m’a parue un peu trop simple. Certains problèmes qui surgissent dans le présent sont réglés en une prière malgré les inconnues restantes. Cette facilité m’a surprise.

Enfin, la plume de Gwendolyn Kiste fait partie des causes de mon stoïcisme, mon impassibilité à la lecture du roman. Là encore, je m’attendais à autre chose, car j’avais lu l’extrait de Plumes et ciguë publié sur les réseaux sociaux des Éditions du chat noir. Ces quelques mots m’avaient émue, bouleversée. Ainsi, mes espérances s’avéraient trop élevées pour la découverte d’une nouvelle autrice dans ma bibliothèque. Pour en revenir au style de l’écrivaine, celui-ci est simple et reflète la dureté du contexte. Le pinceau du fatalisme et du pessimiste dépeint la réalité de Denton Street où rien ne va jusqu’au mobilier et à la vaisselle, si bien que tout paraît lourd à longueur de paragraphes. Certaines phrases sont magnifiquement tournées, car l’autrice emploie le champ lexical du milieu industriel pour décrire les émotions.

En bref, Filles de Rouille représente une fresque sociale d’un quartier en perdition dont les familles moroses se retrouvent démunies face à une maladie surnaturelle. Par les mutations, cette histoire dénonce les méfaits du patriarcat sur les femmes, issues du milieu ouvrier, qui se découvre une nouvelle force malgré les entraves. Cette œuvre symbolique mérite d’être lue, même si elle ne figure pas parmi mes meilleures lectures du genre.

*Dans le roman, il est noté 2018, ce qui est manifestement une coquille : Phoebe a 18 ans en 1980 et au premier chapitre, elle en a 46. Je vous laisse faire le calcul. 😉

La chambre des merveilles de Julien Sandrel

  • Titre : La chambre des merveilles
  • Auteur : Julien Sandrel
  • Éditeur : Le livre de Poche
  • Catégorie : feel-good

Avec son explosion de couleur et son titre accrocheur, je ne pouvais passer à côté de ce roman qui aborde la réalisation des rêves, de ceux qu’on aime et des siens.

Thelma est la femme d’affaires parfaite. Du moins, c’est ce qu’elle croit. Elle travaille d’arrache-pied depuis quinze ans dans une grande entreprise de cosmétique qui va pourtant à l’encontre des idées que lui a inculquées sa mère Odette. Son job passe avant tout, si bien qu’elle présente un exposé devant le big boss alors que son fils vient de se faire renverser par un camion. Tout se déroule comme d’habitude. Tout, jusqu’à ce que le désintérêt du président lui saute à la figure avec dégoût. Elle comprend que sa place se trouve près de celui qu’elle aime plus que tout. Dénichant le carnet des rêves de Louis, elle décide de réaliser chaque point.

L’histoire de Thelma et Louis s’articule autour de trois sections dont les chapitres sont distribués entre les points de vue de la mère et du fils plongé dans le coma. Il m’a fallu du temps pour entrer dans le récit pour plusieurs raisons. L’accident est relaté par Thelma d’après l’événement déclencheur. Du coup, on se retrouve avec une maman qui se flagelle dès les premières lignes. L’ambiance est lourde, là où elle devrait être décrite comme un début de samedi normal.

Louis prend la parole dans le second chapitre dans lequel il se présente et découvre sa situation. Au départ, le style se prête bien à ce préadolescent de 12 ans. Cependant, l’auteur décide de rendre son phrasé galvaudé et éloigné de son âge. Il se justifie en le qualifiant d’intello. Toutefois, je n’ai pas été convaincue par cette explication qu’il lance au lecteur en dialogue direct, car les autres chapitres centrés sur Louis délaissent ce style pour une narration plus proche d’un jeune de notre époque. De ce fait, j’ai juste l’impression qu’il a mis de côté la cohérence au profit de l’ambiance douloureuse qui fait suite à l’accident dans laquelle il souhaitait insuffler une certaine poésie pour toucher le lecteur adulte. Pour ma part, ça n’a pas fonctionné. Je trouve le « Louis suivant » plus naturel et plus authentique que celui qu’on rencontre dans cette première partie.

Dans l’ensemble, j’ai vraiment accroché à l’histoire au moment où Thelma lâche son entreprise et reprend sa vie en main. Auparavant, le récit paraissait trop lisse. L’écrivain y plonge d’ailleurs une multitude de problématiques (sexisme, femme-objet, égalité homme-femme) pour rendre la société et ses collègues détestables. Il utilise aussi le terme de pervers narcissique pour décrire juste un gros connard qui ne s’en dissimule même pas. En résumé, j’ai eu l’impression qu’il citait des questions importantes actuelles pour être dans l’air du temps. De plus, ces problématiques servent plus à fournir les finances pour accomplir certaines missions qu’autre chose.

Une fois le réveil de la maman et la découverte du carnet des merveilles qui rassemblent tout ce que Louis veut faire avant de mourir, le rythme s’emballe et le récit m’a happé. En réalisant, les souhaits de son fils, Thelma va retrouver son goût pour la vie, la vraie. Celle qui va lui donner des ailes et l’amour, celle qui nous fait sourire jour après jour. Elle va renouer avec sa propre mère, Odette qui est un tourbillon d’énergie et d’espérance. Cette dernière s’impose dans la vie de sa fille pour la secouer et lui éviter de finir alcoolique sur son canapé.

Odette est sans doute le personnage que j’ai le plus apprécié. Décrite comme une baba cool, elle fait juste partie de ses femmes qui se battent pour nos droits et élèvent leurs filles pour qu’elles restent fortes face à la société patriarcale. Malgré ses différends avec Thelma, elle n’hésite pas à donner de sa personne quitte à se prendre des revers. Elle est un véritable moteur de l’histoire.

On découvre Louis à travers sa propre narration et son cahier des rêves. C’est un gamin de notre époque qui adore les Pokémons, le foot, le Japon et les trucs cool, et qui vivait les premières palpitations de l’amour avec la mystérieuse Isa dont le prénom est écrit dans son carnet.

Si on met de côté le début larmoyant et galvaudé, la plume de Julien Sandrel reste simple et dynamique. Elle véhicule bien mieux la positivité et la joie que la douleur pour ma part. Le rythme du livre est soutenu, ce qui correspond très bien à l’urgence de la situation. Louis n’a qu’un mois pour se réveiller et Thelma doit accomplir toutes ses merveilles dans ce laps de temps qui l’amènent du Japon à la Bulgarie en passant par les loges des MTV music awards. Si le panel de paysage est vaste, l’auteur a néanmoins évité de prendre les éléments les plus connus de ces pays. Ce travail de recherche, bien que vite exploité, est très appréciable.

En bref, La chambre des merveilles est une lecture facile et enivrante une fois les premiers chapitres passés. Ce feel-good est parfait quand on vit des périodes plus sombres de notre vie et qu’on a besoin d’un coup de boost. Si le traitement de certains thèmes m’a dérangé, j’ai néanmoins apprécié les figures de femmes fortes qu’Odette et Thelma représentent.

Les larmes de Saël (#1) d’A.D. Martel

  • Titre : Les larmes de Saël (#1)
  • Autrice : A.D. Martel
  • Éditeur : autoédition
  • Catégorie : post-apocalypse

Les Larmes de Saël est ma troisième lecture du partenariat avec Les plumes de l’imaginaire. Pour rappel, il s’agit d’un groupe sur Facebook rassemblant des autrices autoéditées ou hybrides qui s’allient pour promouvoir leurs romans et échanger avec les lecteur.rices. N’hésitez pas à nous rejoindre. Ce roman fait partie d’une saga en trois tomes. Toutefois, il peut se lire comme one-shot. En effet, l’écrivaine n’avait pas prévu d’en faire une série et malgré la fin, il se déguste très bien en solo.

Arcana réside dans la ville prospère de Ceylan protégée du monde extérieur par un bouclier. L’air, les températures, les énergies sont mesurés au millimètre près pour en faire un havre de paix où les habitants puissent vivre sans crainte. À l’approche de l’âge adulte, elle ne sait toujours pas ce qu’elle souhaite pour l’avenir. Ce choix lui est enlevé par trois faits : son père qui veut la marier, l’explosion qui endommage le cœur de Ceylan et le jugement des terroristes devant la population. Mues par ses envies de liberté, elle s’engage à épouser avec Ashkan selon les lois à l’étonnement de toute la citée. Leur union à peine célébrée, ils sont expulsés à Saël. Arcana va devoir apprendre à survivre dans ce Nouveau Monde aussi austère que galvanisant.

A.D. Martel propose un univers mêlant le post-apocalyptique et la fantasy orientale. On comprend qu’une catastrophe et des guerres ont propulsé la terre à l’époque où se déroule le récit. Mis à part Ceylan et Saël, on ne sait rien des contrées alentour. Et pour cause, les citoyens de la première ville demeurent à l’intérieur d’une bulle de protection contrôlée dans sa globalité et possédant une technologie avancée. Les connaissances d’Arcana découlent uniquement de ses professeurs et du gouvernement. C’est pourquoi, elle va débord découvrir Saël à travers ses préjugés qui vont tomber au fur et à mesure qu’elle appréhende le territoire et son fonctionnement empreint d’orientalisme rustique avec son soleil de plomb et le clanisme, mais aussi la signification à la fois terrible et belle des larmes de Saël.

Vous l’aurez compris, les deux nations sont l’opposée l’une de l’autre. La prospérité de Ceylan est contrebalancée par un système politique profondément patriarcal, qui régule le quotidien et la vie de ses citoyens par des mesures strictes telles la loi de l’enfant unique et la gestion des cultures raisonnées. Toutefois, la cité exploite la denrée la plus précieuse avec excès : l’eau. Leur technologie repose entièrement sur elle. Chacun possède un bracelet, une sorte de montre connectée, qui permet de contacter ses proches, prendre des notes ou activer les passerelles entre la basse et la haute ville. Il s’agit d’un outil de dépendance dont Arcana arrivera à se priver sans trop de mal.

Saël, quant à elle, a une politique presque matriarcale. Je dis presque, car les hommes ont un pouvoir décisionnaire conféré par leur statut spécial et involontaire. Le peuple vit en tribus sous la tutelle d’une assemblée d’anciennes. La vie ou plutôt survie est archaïque, la technologie n’existe pas et l’eau est précieuse.

Arcana se retrouve donc confrontée à un changement radical suite à sa décision d’épouser Ashkan et sa naïveté ainsi que son égo démesuré. Cette prétentieuse fille de conseiller possède une haute estime d’elle-même et un caractère fort. Je crois n’avoir jamais rencontré un pareil personnage au cours de mes lectures. Durant le premier chapitre, je ne l’appréciais pas du tout. Dès le deuxième, je l’ai adoré, adoptée. Pourtant, elle revêt toujours son côté princesse aux penchants superficiels et capricieux, mais sa soif de liberté et son courage pour se dresser face à l’adversité (son père représentant l’autorité parental et gouvernemental pour son statut), puis les politiciens, m’ont tout de suite subjugués. Aucune incohérence ne se glisse dans son personnage. Son caractère fort se révèle nuancé et logique, bien qu’elle pèche aussi par orgueil. D’ailleurs, la confiance en ses capacités va en prendre un coup quand elle se rendra compte qu’on la manipule. Malgré cela, elle ne baissera jamais les bras. Elle évoluera au fil de ses contacts avec sa nouvelle famille dont les relations sont tendues au début et des habitants de Saël. Les erreurs parcourent son chemin d’apprentissage et d’intégration. Erreurs qu’elle n’avouera pas toujours à haute voix, mais qu’elle prendra à cœur de réparer. Un comportement bien plus efficace qu’une faute confessée, d’autant plus qu’il reste cohérent avec sa personnalité et lui confère une part d’ombre réaliste.

Les autres protagonistes sont tout aussi profonds et nuancés, surtout les féminins que j’adore. Commençons par les masculins : Ashkan est ténébreux est intriguant. Toutefois, son côté bougon et ses problèmes de communication m’ont un peu refroidie. Son petit frère, Zachary est l’exact opposé grâce à sa douceur, sa compréhension et cette timidité adorable. Donya est la matriarche du clan. Sa langue ferme et sévère convient aux vieilles femmes qui doivent porter l’honneur et le respect des leurs, en dépit des années et de la méchanceté qu’elles ont vécues. Enfin, nous avons le troisième membre de la famille, la mutique et espiègle, Mina, qui se révèle touchante derrière la solitude qu’elle subit en raison de sa différence.

L’autrice aborde de nombreux thèmes et les consolide grâce à son savoir d’historienne. Elle emploie la fameuse gloire des vainqueurs qui embellissent leur victoire en dissimulant leurs exactions et leurs horribles stratégies. Dans le roman, chaque détail a son importance, même ceux qui semblent les plus anodins comme les sculptures du ministère de Ceylan. L’endormissement de la population sous couvert de bien-être, l’assouvissement des femmes, mais aussi des hommes. Elle opère un inversement plus qu’intéressant, je vous laisse découvrir de quoi je parle, car je n’ai pas envie de spoiler.

En bref, A.D. Martel m’a conquise avec ce premier tome qui a grignoté mes heures de sommeil. Les larmes de Saël nous plonge dans un univers oscillant entre science-fiction et fantasy orientale teinté des couleurs de l’importance de l’intégration dans une nation étrangère, l’ouverture d’esprit, le féminisme et le respect.

Rouge de Pascaline Nolot

  • Titre : Rouge
  • Autrice : Pascaline Nolot
  • Éditeur : Gulf Stream
  • Catégories : fantasy, relecture de conte

Rouge est le premier livre qui a capté mon attention lors de la Foire du Livre de Bruxelles de 2020 avec sa couverture sombre, mystérieuse et couleur sang. Les quelques mots échangés avec l’autrice m’ont convaincue de céder à la tentation. 

Malombre ne souhaite qu’une seule chose : se débarrasser de Rouge en même temps que la malédiction qui pèse sur ses habitants. Treize ans auparavant, l’union malsaine de sa mère avec le Diable a attiré l’œil de la sorcière des bois surnommée Grand-Mère. Le village doit envoyer toutes les filles au moment où elles subissent leur première règle. Attendant les menstrues de l’impure avec impatience, les villageois.es espèrent annuler la malédiction grâce à son sacrifice.

Cette réécriture du conte du Petit Chaperon rouge reprend en les remodelant l’ensemble des aspects de la sorcière d’autrefois (celles qu’on menait au bûcher) dans un récit dépeignant l’horreur dans ce qu’elle a de plus humaine. Le contexte est planté au sein d’un petit village isolé entre montagne inhospitalière et bois maudits où la population se raccroche à la parole divine et craint ce qu’elle ne comprend pas. Les villageois.es rejettent la pauvre enfant, car la progéniture féminine d’une folle impie ne peut qu’être mauvaise également, surtout avec cette preuve étalée sur sa face depuis sa naissance, n’est-ce pas ? Cette malheureuse tache de vin qu’elle arbore sur la moitié de son visage et cette boursoufflure à l’arcade sourcilière sont indéniablement les conséquences de sa filiation avec Satan. La peur et la laideur justifient ainsi, à leurs yeux, leurs actes et paroles abjectes à l’encontre de Rouge.

Après les cinquante premières pages qui dessinent l’environnement si réel et authentique de notre passé, une déferlante d’émotions m’a enchainée au roman jusqu’au plus profond de la nuit. Tour à tour, j’ai ressenti la solidarité, le dégoût, l’espoir, la peur, la tristesse, la haine. J’ai eu envie de refermer le livre pour effacer l’horreur des hommes, pour stopper ces êtres dont le seul pouvoir consiste à se voiler la face pour fuir leurs propres responsabilités, qui s’érigent en victime, pire en sauveur, alors qu’ils sont coupables et bourreaux.

Pascaline Nolot retrace les comportements les plus d’atroces. Elle brosse une réalité horrible, puis nous entraine de plus en plus dans les abysses obscurs des cœurs et des esprits tortueux dans un récit aux thèmes forts. Orpheline de mère, Rouge est également rejetée par son père. Malgré ses mots odieux (il n’ose pas la toucher de peur de voir sa peau rougir et être maudit), elle recherche le lien d’amour que seuls des parents offrent à leur enfant. Elle désire être reconnue.

La puberté comme synonyme de perte de l’innocence se retrouve au cœur du roman également. Elle marque le départ des filles vers l’antre de la sorcière, mais aussi l’apparition des loups pour les accompagner vers leur destin, au figuré comme au propre, car le danger ne revêt pas toujours une fourrure grise. Rouge va l’apprendre à ses dépens. Encore heureux, les brimades qu’elle subit depuis sa naissance l’ont rendue moins naïve que les autres gamin.es.  

L’autrice aborde l’indépendance des femmes. Celles qui vivent en marge de la société tout en étant décriées par la populace, car elles dérangent par leurs connaissances. D’ailleurs, Malombre n’éduque pas ses filles. Seuls les garçons accèdent à l’école du Père François qui aimerait enseigner à leur camarade afin de « les préserver du vice », mais qui n’ose pas en raison du sentiment de domination qu’elles ressentiraient. À comprendre qu’elle se prendrait pour l’égal des hommes.

Ce roman riche aborde l’importance de la beauté à travers le personnage de Rouge et Liénor qui incarne respectivement la laideur du malin et la grâce angélique. Les deux enfants sont amis en dépit des récriminations de la mère du second qui craint de perdre le dernier membre de sa famille. Le garçon se retrouve ainsi tiraillé entre son amitié pour Rouge et l’amour pour sa maman. Un autre personnage subit les affres de cette notion de beauté, mais je n’en dirais pas plus pour ne pas tout dévoiler.

Enfin, je vais clôturer cette section par le cercle vicieux autoalimenté par l’homme lui-même. L’anxiété inhibe le bon sens qui disparait lorsque vous côtoyez toujours les mêmes personnes qui vont dans le même sens que vous. Malombre connaît peu de sang neuf depuis l’apparition de la malédiction, de ce fait, les conversations ne sont pas alimentées par de nouvelles visions du monde qui permettent de voir autrement. Les villageois nourrissent donc eux-mêmes les pires craintes à chaque affliction, sans prendre en compte que la sorcière n’y est pas forcément pour quelque chose. Le diable s’incarne aussi parmi les hommes qui deviennent acteurs de leur propre malheur.

Je vais déroger à mon habitude de dépeindre les personnages et leurs caractéristiques, car je l’ai déjà fait en filigrane dans la description des thèmes et que je souhaite avant tout mettre l’accent sur eux. En effet, les protagonistes sont intrinsèquement liés à eux, ils agissent en parfaite adéquation pour en faire un récit fort et extrêmement bien ficelé.

Pascaline Nolot déploie une narration de conteuse à la plume poétique et ténébreuse. Son écriture est à la fois simple et élaborée par le choix des termes qui démontrent un vocabulaire riche et une verve qui correspond à l’esprit de l’époque, notamment par l’utilisation des sobriquets. Elle emploie des mots justes, accrocheurs et terribles dans les sombres révélations qui éclatent au cours des pages alternant présent et passé.

En bref, Rouge est une œuvre magistrale s’inspirant du Petit Chaperon rouge pour dépeindre la triste réalité de notre passé de femmes. Une réalité qui persiste de nos jours par le jugement sur le physique et la violence ordinaire que nous subissons encore, si bien que je ne qualifierais pas ce roman de conte de fées horrifique, mais presque de récit historique saupoudré de fantasy, car la magie revêtait un manteau véridique et tangible à l’époque de Malombre.  

The Winter of The Witch (The Winternight, #3) de Katherine Arden

  • Titre : The Winter of the Witch (The Winternight, #3)
  • Autrice : Katherine Arden
  • Éditeur : Del Rey Book
  • Catégorie : fantasy

Avec l’approche de la fin de l’année, j’ai sorti de ma pal le troisième tome de la trilogie The Winternight avec un mélange d’excitation et de crainte propre à la clôture d’une saga que l’on aime. Cette envie de vouloir connaître la suite de l’histoire mêlée au désir que ça ne s’arrête jamais tant elle nous plaît.

Comme toujours, si vous n’avez pas lu les précédents tomes, je décline toute responsabilité concernant les divulgations.

The Winter of the Witch débute sur les vestiges de l’incendie qui a ravagé une partie de Moscou et de son palais. Dimitri, le prince, désire d’abattre les Tatars qu’il tient pour responsables, bien que l’origine du carnage soit Vasya. Malgré son statut de sorcière et le dégoût qu’il lui porte toujours après sa « tromperie », il souhaite l’acheter : son aide pour dénicher l’ennemi en échange d’un époux. Cependant, il n’aura même pas le temps de lui proposer son marché. Comme dans toute catastrophe, on cherche un coupable pour canaliser la colère du peuple et Konstantin l’a bien compris. Grâce à son éloquence, il dirige leur ire vers la femme qu’il déteste le plus au monde, la sorcière Vasya.

Le troisième opus est divisé en cinq parties qui se concentrent sur des épisodes précis qui clôturent un pan d’histoire avant de commencer l’autre en détenant à chaque fois un élément qui sera important pour la bataille finale. Je ne vais pas les détailler pour éviter de dévoiler tous les retournements de situation. Je vais plutôt me focaliser sur le rythme du roman. Les premiers chapitres m’ont paru courts par rapport à ce que j’avais pu lire lors des précédents livres, par la suite ils reprennent une envergure conventionnelle pour la saga. La cadence de départ s’avère donc élevée, comme si l’autrice plaçait vite ses derniers pions sur l’échiquier, ce qui convoie l’urgence de la situation.

La structure de sa narration, son habilité à construire l’ambiance et les scènes avec une économie de mots, cette capacité à aller droit au but constituent quelques raisons pour lesquelles j’adore l’écriture de Katherine Arden. The Winter of the Witch contient beaucoup d’événements. Même si on est au dernier tome, on découvre encore une partie du monde qu’elle a élaboré avec le royaume inaccessible à ceux qui n’ont pas l’œil. Cette richesse est maîtrisée sans que ça paraisse être de trop. Rien ne semble inutile et tout reste lié à aux précédents tomes, comme si on voyait enfin la ramure de l’arbre après avoir scruté ses racines.

Le troisième volet met en valeur l’importance de la famille avec l’évolution de Sasha que j’ai fortement appréciée. Je ne m’attendais pas à ce qu’il aille jusque là. Un deuxième personnage qui m’a marqué malgré le peu de temps qu’elle apparait est Olya qui démontre que les femmes de cette lignée portent en elles une grande force, comme son sang-froid dans une situation horrifique l’a prouvé.

La romancière lie les filaments de sa narration pour unifier les peuples qui composent la Russie en prônant le droit de vivre sous le même drapeau sans persécution, au-delà des croyances et des apparences. Une alliance pour vaincre le mal, en utilisant également des êtres peu recommandables, afin d’arriver à cette paix qui demande des sacrifices. Elle parle aussi de la difficulté de rester droit dans ses bottes par rapport à ses principes. De résister à la soif de pouvoir qui draine le bon sens en rendant les gens fous de puissance, magique ou non. En gros, la folie des grandeurs que même Vasya va devoir combattre.

En bref, The Winter of the Witch clôture une saga magnifique qui porte des messages forts et teintés de réalisme avec une héroïne qui doit vaincre sa propre noirceur et les préjugés pour obtenir enfin la reconnaissance de sa valeur pour ce qu’elle est et non ce qu’elle devrait être. C’est une trilogie que je relirai avec plaisir dans le futur.

La porte des Rois démons (La compteuse d’âmes, #1) de Mariann Helens

  • Titre : La porte des Rois démons (La compteuse d’âmes, #1)
  • Autrice : Mariann Helens
  • Éditeur : autoéditions
  • Catégorie : fantasy

La porte des Rois démons est un roman de fantasy de Mariann Helens. J’ai lu cette autoédition dans le cadre du partenariat avec Les plumes de l’imaginaire. La série La Compteuse d’âmes devrait dénombrer quatre livres.

Lorsque la nuit plonge sur le patelin d’Ibma, elle apporte les Creux. Des êtres sans âme qui mordent les humains pour agrandir leur troupe. Mesha se laisse surprendre et prend la fuite à la suite d’un combat rudement mené. Le lendemain, elle retourne dans le village pour subtiliser vivres, biens et têtes décapitées. Les premiers pour survivre, les dernières pour les rapporter à Galore afin que le mage puisse les examiner. Les Creux ont une origine mystérieuse. Depuis des siècles, leurs attaques se calquent sur un même schéma. Sauf que cette nuit change la donne. Plus nombreux, ses monstres désincarnés et aveugles semblent voir Mesha alors qu’aucune peur ni trace de sang frais ne la recouvrent. En chemin vers Ardeville, la mercenaire fait la rencontre d’Ascelin Brocardier. L’un des survivants de l’attaque d’Ibma, qui garde bien des secrets sur sa véritable identité.

L’univers de La Compteuse d’âmes se calque beaucoup sur notre Moyen-âge et la Renaissance en ce qui concerne la situation géopolitique. Nous sommes à une époque durant laquelle la religion patriercane a remplacé les anciennes croyances qu’elle enterre à coup de prosélytisme, de tortures et de bûchers. Vous noterez l’utilisation de la racine identique au mot patriarcat sur lequel l’autrice a basé cette religion. En effet, celle-ci est profondément misogyne. Les prêtres peuvent pratiquer la magie, mais quand une femme l’emploie, on l’accuse de sorcellerie et de servantes des démons. Vous voyez le topo. Les puissances magiques reposent sur un système bien pensé sur lequel je ne vais pas m’attarder. Je vous laisse le découvrir lors de votre lecture.

Lors des allocutions des moines, les citoyens et citoyennes sont séparés. Les hommes entendent en premier les paroles saintes, viennent ensuite celles offertes aux femmes. La romancière met donc en exergue l’obscurantisme à travers son livre en le renforçant et en le dénonçant grâce aux échanges de Mesha et d’Ascelin qui représentent la tolérance et l’ouverture d’esprit.

Les Anciens Dieux pourraient bien être à l’origine du mal qui va bientôt se déverser sur le monde des humains. Le récit de La porte des Rois démons fait office de préambule qui dépeint le contexte imaginé par Mariann Helens. Elle décrit son univers et sa mythologie passée et présente de long en large, ce qui donne quelques longueurs à ce premier roman. En effet, l’élaboration du suspense n’est pas maîtrisée, car beaucoup de nœuds d’intrigue et révélations sont prévisibles pour les lecteurs aguerris de fantasy. L’enjeu majeur apparait au début et ne subit son évolution qu’à la toute fin. Entre les deux, le récit se déroule en combats et discussions pour expliquer l’univers. L’absence de sous-trame, d’histoires parallèles (propre au tome un, j’entends) au fil conducteur global de la trilogie m’a dérangée, car je préfère les séries plus fournies en rebondissements. De plus, le manque de suspense a fortifié cette impression de faiblesse. L’écrivaine distille bien quelques mystères au cours de son récit, mais j’en ai vite compris l’issue. Par exemple, le secret de Mesha m’est apparu dès les premières pages lorsqu’elle est dans la taverne à écouter les deux paysans.

Malgré cela, j’ai apprécié ma lecture pour diverses raisons :

Mesha et Ascelin sont des personnages hauts en couleur. La mercenaire n’a rien d’une héroïne d’épique fantasy. Elle fuit dès qu’elle peut le village d’Ibma au lieu de tout faire pour le sauver. Elle a une vision de la vie qui oscille entre réalisme et pessimisme. Du coup, elle évalue les situations et les stratégies en n’omettant jamais les conséquences désastreuses qui pourraient en découler si elle défaillait. Néanmoins, elle ne renonce jamais à poursuivre son but et elle hésite peu à recourir à des méthodes brutales.

Ascelin est l’archétype du bourgeois gentilhomme bien élevé dont la vie a basculé. Il est doux, attentif et fait preuve d’une curiosité immense. Son intérêt et son sens de l’honneur ouvrent peu à peu le cœur de sa compagne de route avec laquelle il va se lier d’amitié en dépit de son passé. De prime abord, il pourrait paraître trop lisse, mais plus on pénètre dans son intimité et dans son âme plus on y voit une sorte de… fanatique d’un autre genre.

La plume de l’autrice est fluide et agréable à lire. Elle maîtrise la technicité des combats et de la verve médiévale. Le vocabulaire est précis sur l’armement et la façon de donner les coups. Cela démontre une grande recherche de sa part. Certains passages possèdent un peu trop de répétitions à mon goût. Certaines descriptions m’ont parue superflues, car elles n’ont pas d’impact dans l’histoire. Par exemple, celle des fortifications et des ponts étroits d’Ardeville dont elle appuie la puissance défensive longuement. Je m’attendais à une scène qui s’y déroulerait par la suite sans avoir à répéter l’aspect insaisissable de la place en brisant l’action au vu du soin que l’autrice prend à l’ancrer en nous. Cependant, on n’y retourne plus.

En bref, La porte des Rois démons, est un premier tome qui jette les bases d’une histoire qui aura sans doute plus d’éclat dans le second opus. En dépit de son classicisme, de sa linéarité et du manque de suspense, j’ai adoré la cristallisation de la misogynie du christianisme à travers le nom et les principes de la religion patriercane, ainsi que les personnages attachants et nuancés que sont Mesha et Ascelin.