Nouvelles Orléans (anthologie)

  • Titre : Nouvelles Orléans
  • Auteurs : A.D. Martel, Alex NR, Fabrizio Schiavetto, Geoffrey Claustriaux, Gloria F. Garcia, Katia Goriatchkine, L.A. Braun, M. d’Ombremont
  • Éditeur : Livr’S éditions
  • Catégories : nouvelles, fantastiques

Bien que nous sommes déjà en plein dans la période des illuminations de Noël et des chocolats chauds à gogo (ou des Chaï Lattes selon les préférences ou les envies), je vais aborder ce soir un livre emprunt de magie et de vaudou, qui rappelle plus la lueur horrifique d’une citrouille que la bonhommie d’un barbu en habit rouge. Nouvelles Orléans est une anthologie qui nous emmène dans les rues de La Nouvelle-Orléans, cette ville emprunte de tradition et de modernité, à travers huit récits aux univers nuancés reliés entre eux pas le fil conducteur du folklore local. Les thèmes évoqués sont notamment la maltraitance animale, l’individualisme, la rédemption, la gestion de ses émotions ou encore l’acceptation de la différence.

Voici les trois histoires qui m’ont le plus touchée lors de ma lecture. Les deux premières arrivent à égalité. Je suis incapable de les départager, car elles sont à l’opposé l’une de l’autre tant au niveau de leur couleur que de leur finalité.

Le bonheur repose en Louisiane de Katia Goriatchkine débute par un descriptif de la vie du romancier à succès Ray Jacobs. L’autrice raconte plus qu’elle montre le passé de son protagoniste. Cette technique aurait pu/dû me lasser vite. Pourtant, elle m’a happé dans son récit grâce à la façon dont elle déploie couche par couche la particularité de son personnage principal et les enjeux de sa condition, ce qui en fait un vrai page turner difficile à lâcher.

Ray conquiert les cœurs de ses lecteur.rices alors qu’il ne ressent aucun sentiment depuis sa naissance. Il écrit grâce à sa boîte dans laquelle les passants abandonnent leurs émotions négatives, jusqu’au jour où il goûte pour la première fois à la plus grande des drogues : le bonheur. 

La nouvelle alterne entre Ray et son propre roman qui se déroule à La Nouvelle-Orléans. L’écriture épouse donc le style de l’autrice et celui de son personnage dont la plume évolue en fonction de son état. Ainsi, on découvre les désagréments du premier jet de ce génie absorbeur d’émotions.

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle qui synthétise en quelques pages les bonheurs et les déboires des écrivains.

Les morts ne se mangent pas de M. d’Ombremont commence par quelques lignes de Baudelaire qui donnent le ton de la mélodie psychotique de cette nouvelle. Après le passage de l’ouragan Katrina, Zack reste cloîtré chez lui. Il n’ose plus mettre un pied dehors et ses contacts se limitent à sa voisine qu’il refuse de secourir même lorsqu’elle l’appelle à l’aide. Plus tard, il lui ouvre la porte malgré le sang qui la recouvre et ses explications rocambolesques.

La romancière joue avec l’angoisse et l’obsession de son personnage principal avec brio. Sa plume manipule la peur et la psychologie avec une telle maîtrise qu’elle arrive à métamorphoser l’absurdité de la situation vécue par Zack, en réalité tangible. Elle touche la barrière mentale de la raison, la force et la modèle pour rendre réel l’irréel de la scène.

Ainsi, le récit mêle à la perfection l’horreur et la psychose jusqu’à la fin excellente qui donne des frissons. L’autrice me prouve encore une fois qu’elle manipule la psychologie humaine dans ce qu’elle a de plus obscur avec maîtrise.

La croisée des chemins de L.A. Braun raconte l’histoire d’Emilia Carter qui travaille comme restauratrice d’œuvres d’art au V&B Museum. Un jour, elle reçoit un médaillon de sa tante qui lui demande de revenir en Louisiane pour l’aider à préserver l’art créole. Après l’arrivée du colis, des rêves étranges hantent ses nuits, mais c’est à l’annonce de la mort de sa parente qu’elle entreprend un voyage vers La Nouvelle-Orléans où une rencontre va changer son destin.

Le récit dépeint par une plume agréable est bien mené et ficelé. J’ai adoré le caractère d’Émilia. Elle est asociale et elle l’assume jusqu’au bout ! Elle n’aime pas parler aux gens, dévoiler sa vie et se mêler à ses collègues. Malgré l’insistance de certains, elle n’entre pas dans le moule et elle n’hésite pas à le montrer et à le dire. Émilia souhaite rester authentique peu importe les avis des autres et ce type de personnage m’a fait un bien fou, surtout dans cette société qui nous demande de faire bonne figure la majeure partie du temps.

Cette fois-ci, je vais déroger à ma règle des trois pour évoquer en quelques mots, Sans nom d’A.D. Martel en raison de l’originalité du point de vue qu’elle a choisi : elle donne la parole à une poupée vaudou qui s’enfuit de chez sa tortionnaire, ce qui confère à l’histoire un caractère particulier qui oscille entre obscurité et lumière.

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Clément Coudpel contre les spectres de Samain de M. d’Ombremont

  • Titre : Clément Coudpel contre les spectres de Samain
  • Autrice : M. d’Ombremont
  • Éditeur : Livr’S Éditions
  • Catégorie : fantastique

Lorsque Livr’S Éditions a présenté ses nouveautés automnales, deux mots m’ont convaincue d’acheter Clément Coudpel contre les spectres de Samain. Il s’agit de Liège et macrale.

Beaucoup d’auteurs placent leur intrigue dans des mégapoles ou des îles paradisiaques ultras connues et exploitées. Du coup, j’apprécie quand des lieux moins sollicités dans la littérature sont choisis pour développer l’histoire, car j’aime découvrir des espaces et des pépites à travers les aventures des héros ou sentir une pointe de nostalgie à la lecture de certains passages. Et, lorsque l’on connait ces régions, on les voit d’une autre manière par la suite, tel un nouveau regard offert par l’écrivain. Ayant vécu sept ans à Liège, c’est avec plaisir que j’ai revisité les endroits que Manon d’Ombremont utilise dans son roman. Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire à la mention d’une particularité des sous-sols de l’université.

Le terme macrale (qui signifie sorcier/sorcière en wallon) ajoute une authenticité et un ancrage solide de l’histoire pour les Belges francophones qui liront cet ouvrage. En tout cas, pour les personnes qui connaissent ce patois ou qui l’ont côtoyé auprès de leurs grands-parents. C’est le genre de détail qui donne un côté original au livre et qui le rend encore plus palpable et réaliste. Surtout que l’autrice intègre le folklore dans son univers à la perfection. Après cette introduction qui est plus longue que d’habitude, plongeons entre les pages de ce petit bijou.

Clément Coudpel déteste son héritage. Né dans une famille de macrales gérant le Chemin de la mort, son destin le désigne comme successeur du porteur de pelle qui doit repousser les esprits lors de la Samain. Cependant, suite au décès de sa mère quelques années plus tôt, il refoule ses pouvoirs et grandit le plus normalement possible grâce à sa sœur qui prend l’ensemble des responsabilités sur ses épaules. Subissant le harcèlement de la communauté magique, sa vie bascule le jour où Camille disparaît à quelques jours de la fête automnale. Décidé à la sauver avec l’aide de son meilleur ami Takeshi, il découvrira que les ennemis sont souvent plus proches qu’on ne le croit.  

L’originalité de ce livre repose d’abord sur le contrepied des points de départ du genre fantastique. Ici, le héros ne veut pas de ses pouvoirs. Il a beau aimé les shonen et les jeux vidéos mettant en scène des magiciens ou des monstres et même Harry Potter dont il partage certaines caractéristiques, il préfère les gérer dans une partie virtuelle que dans la réalité, car les mots game over ne vous enlèvent pas à jamais ceux que l’on aime.

Alors, il supporte les reproches de l’Ancêtre Guenièvre, un fantôme à cheval sur l’éducation et le devoir, et il fuit dans la vie normale d’un enfant de son âge. Il lit des mangas à gogo et passe des heures à jouer en ligne. Une myriade de références populaires nippones accompagne les épisodes de l’histoire. Un vrai régal ! J’avoue avoir dû vérifier certains éléments comme le générique de Bleach mentionné, et quelle nostalgie en voyant l’interprète. La romancière utilise un vocabulaire de Geek (spécifique aux jeux vidéos) et le définit en note de bas de page (ce qui permet d’éviter de se perdre pour les non-initiés tels que moi).

Puisant dans la fantasy, les jeux de rôle et les histoires au coin du feu, de nombreuses créatures apparaissent : Oupyr, liche, barghest,… et même le terroir légendaire est présent par l’intervention du nuton ! Le ver du cimetière familial est sans doute le plus adorable d’entre eux. Coudmou, de son prénom, surgit de son trou et y rentre en boucle en haut du livre. J’aime cette animation qui témoigne du souci du détail de la maison d’édition.  

Les personnages sont élaborés avec profondeur et réalisme. Clément n’est qu’un gamin de treize ans qui déteste la magie. Il rencontre des difficultés pour l’apprivoiser. Encore heureux que Takeshi, son ami, l’aide grâce à leur passion commune pour la Jpop et les animes. Ainsi, il progresse et ne perd pas pied. L’esprit de Célestin qui partage son corps, le guide et lui sert de mentor tout comme Katel, l’oupyr, qui souhaite mourir définitivement et qui prend soin des affaires financières de la famille. Camille est forte et déterminée à protéger son petit frère. Toutefois, des troubles de la mémoire la perturbent depuis qu’elle a sauvé la vie de son meilleur ami, Thomas, en le transformant en liche. Enfin, l’autrice rend hommage à des personnes réelles : le tenancier et les vendeurs de Kazabulles, une libraire spécialisée en BD et manga de Liège, qu’elle adore et qui m’a ramené des années en arrière.

La plume de M. d’Ombremont est simple, fluide et dynamique. Les phrases sont courtes et créent un rythme soutenu. Si le prologue est sombre, le chapitre suivant tranche dès les premières lignes avec un style léger et humoristique.

Pour être libraire, songe Clément, il faut un master en Tetris. 

L’intrigue oscille entre ces deux styles, entre la lumière et l’obscurité, entre la comédie et la tragédie, symbolisant à merveille le passage de la naïveté de l’enfance à la perte de l’innocence. En effet, Clément ne renoue pas seulement avec ses pouvoirs, il réalise que chaque être possède une part d’ombre.

En bref, Clément Coudpel contre les spectres de Samain est un roman fantastique aux allures de livre jeunesse qui nous plonge dans les abysses de l’âme humaine et qui nous apprend que les esprits ne sont pas forcément les créatures les plus dangereuses de la terre ou de l’au-delà. Ce livre est un véritable coup de cœur que ce soit au niveau de l’histoire, de ses personnages attachants, ses références japonaises ou son terroir qui m’a rendue nostalgique.

Bratva – Larme Bleue de M. D’Ombremont

  • Titre : Bratva – Larme bleue
  • Autrice : M. D’Ombremont
  • Éditeur : Livr’S éditions
  • Catégorie : drame

Bratva est ma première lecture issue de mes achats à la Foire du Livre de Bruxelles 2020. Ce livre est à des années-lumière de ma zone de confort. Pourtant l’autrice et blogueuse avec qui j’ai eu le plaisir d’échanger quelques mots, a réussi à me convaincre par ses quelques mots empreints de vérité qu’elle a inscrits dans la dédicace : « Au fond, les pires horreurs sont humaines. » Quand des atrocités sont commises, les gens utilisent souvent le mot « inhumain ». Pourtant, seul cet être est capable de torturer physiquement comme psychologiquement l’un de ses semblables ou des animaux (sauf peut-être les chats à qui on a appris à jouer avec la nourriture).

Rayna est surnommée la vourdalak  de la famille Aslanov. Elle sait qu’elle est différente, qu’elle est un monstre et elle l’assume entièrement. Depuis qu’elle a été prise sous l’aile de cette mafia russe, elle sculpte la mort dans les corps terrifiés. Pour elle, tuer est un art. Elle vit et jouit pour le meurtre bien fait jusqu’à sa rencontre avec Eleyna, la fille de son boss qu’elle sauve des griffes des Matven et qui lui demande une requête incongrue : elle souhaite être initiée à son monde. Un lien qui va ébranler Rayna au plus profond de son art et de son âme.

Ce roman est à part. Plongé dans l’univers de la pègre russe, celui-ci ne sert que de décor à une histoire bien plus psychologique, sombre et humaine. Ce qui le rend difficilement classable dans un genre littéraire classique. Si je devais choisir une boîte, je pencherais plus pour un style emprunté au théâtre : la tragédie. Sans l’emphase accompagnant ce type de récit. Il touche également à la romance érotique homosexuelle par la relation entre Eleyna et Rayna. Toutefois, il ne peut clairement pas être figé dans cette option même si leur relation est au centre de l’histoire. C’est elle qui modifie la perception de la tueuse et ébranle son train-train quotidien.

Le bouquin est divisé en courts chapitres à la fin desquels un changement de point de vue s’opère par la courte intervention d’un stalkeur se révélant vite être Vassily observant sa bête. La possessivité est au cœur de Bratva créant une sorte de triangle amoureux malsain caché dans l’ombre et dont Rayna ne se doutera qu’à la dernière minute. Elle est comme un poison s’insinuant dans la vie des protagonistes en leur infligeant les pires horreurs. C’est d’ailleurs, la révélation finale liée à ce comportement qui m’a bouleversé après une lecture qui se voulait plus distrayante qu’autre chose. J’aimerais ne pas trop spoiler sur ce point. Sachez juste qu’il aborde un thème que je dénonce en tant que femme. 

La narration est basée sur le point de vue de Rayna. Cette psychopathe parle comme les gens normaux. Elle n’a pas de forte opinion si ce n’est sur les voyeurs assistant à ses spectacles mortuaires à la Divine Comédie et sur l’art de tuer. Si elle ressent facilement la peur de ses victimes, la psychologie humaine et ses relations ne sont pas son fort. Outre, tuer artistiquement, elle adore se droguer pour l’aider à visualiser ses futures œuvres. Suite à un trip avec Eleyna, elle va être troublée car elle s’est laissée aller à utiliser une méthode si peu conforme à ses habitudes qu’elle va se faire tatouer une larme bleue, au couleur de la chevelure de son amante, pour ce crime au lieu d’une rouge comme elle le fait pour chacun des êtres dont elle a pris soin.

Eleyna est difficilement cernable. Elle a l’air d’être la fille d’un chef de mafia un peu paumée qui demande de l’aide pour se défendre après son agression. Ses arrière-pensées restent secrètes jusqu’au bout. Elle semble instable car elle est à la fois capable de paniquer devant la violence des actes et de poignarder follement un homme par la suite.

La relation entre ses deux âmes est racontée à l’aide d’une plume simple et fluide similaire à l’esprit de la narratrice. La noirceur écrase dans les coins la faible lumière de ce monde où la pureté n’a pas sa place. La romancière n’hésite pas à décrire les scènes avec toute la violence et l’horreur dont l’humain est capable. Le sexe n’y est pas seulement sensuel mais est aussi teinté d’un aspect licencieux. Il porte bien sa notion de réservé à un public averti.

En bref, Bratva- Larme bleue est un roman déconcertant par son histoire oscillant entre plusieurs genres dont les traits principaux sont absorbés par la noirceur de l’atmosphère. Si je lisais cette œuvre sortant de mes préférences d’un œil curieux mais sans excitation particulière au début, ce que cachaient les intentions d’Eleyna m’a profondément touchée et révoltée. Une lecture dont on ne sort pas intacte.