Tout ira bien d’Elena Tenace

  • Titre : Tout ira bien
  • Auteur : Elena Tenace
  • Éditeur : Liv’S Éditions
  • Catégories : young adult, fantastique  

La thématique et la beauté déchirante de la couverture (confection d’Alexandra Gille) de Tout ira bien m’ont de suite attirées lorsque Livr’S Éditions l’a proposé en précommande.

Le harcèlement scolaire apparaît quelques fois dans mes lectures (par exemple : Éliott et la bibliothèque fabuleuse de Pascaline Nolot). Toutefois, je lis peu de romans centrés exclusivement sur ce fléau. Ce n’est pas un désintérêt de ma part, c’est juste que je n’ai pas forcément envie de côtoyer cette réalité terrifiante dans les livres. Le harcèlement dans le milieu scolaire (et même professionnel) est bien trop présent et répandu dans notre société.

Je sais, cependant, que ce type de récit est nécessaire (voire essentiel), car il peut être une révélation, une bouée de secours, un moyen pour les victimes de comprendre qu’elles ne sont pas en tort. Elles n’ont rien fait de mal et qu’elles ont le droit de demander de l’aide. De la même manière, il peut contribuer à faire bouger les témoins (les professeurs comme les proches, souvent démunis face à ce crime). D’ailleurs, cher.ère.s enseignant.es, vous pouvez contacter Livr’S Éditions pour vous procurer un dossier pédagogique sur le sujet.

J’ai lu Tout ira bien dans le cadre du Pumpkin Autumn Challenge.

Emma se réveille dans une chambre d’hôpital. Elle a oublié les raisons qui l’y ont amenée. Très vite, elle se rend compte qu’elle est devenue un spectre dont le corps est plongé dans le coma. Chaque fois, qu’elle touche une personne ou un objet qu’elle a connu, elle voit des morceaux de son passé. Lors de sa quête de la vérité, elle rencontre Pablo, l’esprit d’un rhétoricien décédé qui va la guidez et égayer son entre-deux monde grâce à son cynisme et sa douceur.

L’enquête retrace la vie d’Emma en choisissant son arrivée à l’Institut Saint-Joseph comme point de départ. C’est le mot idéal, car il s’agit d’une nouvelle école, pour une nouvelle vie. Toutefois, elle rencontre des difficultés à s’intégrer à cause de sa timidité. Seule Fanny, sa meilleure amie, tentera de la protéger des agressions orales, psychologiques et physiques qu’elle subit.

Nous suivons principalement le point de vue d’Emma entrecoupé par la narration de sa mère qui nous envoi un coup de poing dans la figure tant celle-ci se sent désarmée par la situation de sa fille, qu’elle souhaite aider du plus profond de son cœur. Elle culpabilise à mort. Elle cherche les mots, l’absence de mots, les actes manqués qui ont conduit à cette tragédie. Qu’a-t-elle fait de travers pour en arriver là ? Elle représente les victimes collatérales du harcèlement qui n’ont pourtant rien à se reprocher, surtout s’iels ont été à l’écoute. C’est déchirant, bouleversant de voir l’impuissance des proches qui gardent toujours cette note d’espoir qui leur susurre à l’oreille : Tout ira bien.

Ce roman ne nous expose pas seulement les événements horribles, il nous montre la force de cette élève brimée. Elle poursuit sa quête malgré le fait qu’elle vive une seconde fois cette violence. Il représente également les œillères immenses que des profs et l’école portent pour se dédouaner de leur immobilisme, en évitant d’évoquer celle dont la chaise est vide dans la classe. Il faut dire que cela fait tache pour l’image de l’institution et qu’il vaut mieux enterrer ça le plus vite possible tout en laissant les coupables vivres en toute liberté. Cette réalité révoltante est tellement véridique.

De nombreux harceleurs restent victorieux et insouciants. Ils ne sont ni blâmés ni emprisonnés. À peine punis. C’est toujours la victime qui paie et il est temps que cela cesse.

Bien que cette part d’ombre, cette réalité crue est présente dans Tout ira bien, le récit se veut positif. Il lance, non pas un appel, mais une main tendue vers les trop nombreuses Emma de par le monde.

En bref, Tout ira bien est un court texte percutant, à la fois doux et puissant. Il traite du harcèlement scolaire en nous faisant vivre et analyser le passé d’Emma de manière intelligente. Sortez les mouchoirs si vous le lisez, mais surtout sortez les mains de vos poches pour aider ceux qui en ont besoin. Une oreille attentive et sans jugement peut sauver des vies innocentes.

Publicité

Sans nouvelles (anthologie)

  • Titre : Sans nouvelles
  • Auteur.rices : Alexys Méan, Christelle Colpaert Soufflet, Geoffrey Claustriaux, Graham Masterton, Hélène Duc, Marine Stengel
  • Éditeur : Livr’S Éditions
  • Catégories : nouvelles, horreur

Sans nouvelles est une anthologie centrée sur le thème de la disparition dans le genre de l’horreur. Je l’ai eu en cadeau lors d’une précommande ce printemps. L’éditrice et autrice, Émilie Ansciaux, a par moment, des coups de folie en créant des packs ou des promotions avantageux. 

Le recueil regroupe six textes aux plumes diverses qui empruntent majoritairement au fantastique où légendes, fantômes et monstres se côtoient. Seul Enquête en sang trouble d’Hélène Duc reste dans la réalité sordide en explorant une part de l’humanité qui sévit sans une once de remord. 

Petit tour de mon top trois : 

La boîte de Marine Stengel. 

L’autrice fait partie des Plumes de l’imaginaire qui dort encore dans ma liseuse. C’est avec ce court texte que je découvre son écriture et son univers. La nouvelle est prenante dès le départ. Phoebe se réveille dans un caisson. Vous imaginez l’horreur ? Est-elle enterrée vivante? Enfermée par un fou furieux ? La vérité est bien pire que ça ! L’écrivaine donne des détails de la situation avec parcimonie. Un peu comme si nous étions Phoebe elle-même. Nous appréhendons le contexte, le décor, la douleur, pas à pas, telle une lampe torche qui éclaire des pans de la grotte avant que notre esprit ne reforme les morceaux du puzzle. En ouvrant cette boîte de Pandore, la romancière nous montre l’horreur humaine dans toute son ignominie. Celle qui n’agit pas dans l’ombre, qui est soutenue par les plus grands sous le couvert de valeur et de solidarité. En 2022, ce récit a une résonance encore plus profonde et significative. L’expression la réalité rejoint la science-fiction sonne terriblement vraie. 

Au cœur de l’horizon de Geoffrey Claustriaux

Fred (14 ans) garde sa cousine Fanny (8 ans) quand ils sont enlevés et emmenés sur un paquebot. Pourquoi ? Où vont-ils? Que va-t-il leur arriver ? Les réponses à ces questions sont aussi ingénieuses qu’effrayantes. L’auteur a judicieusement employé une triste problématique sociétale pour nous transporter dans l’horreur, car la mésaventure que vivent les cousins est le résultat d’un excès, du paroxysme, d’une obsession insatiable que cette réalité engendre. Mes propos restent flous, je le sais. Ils vous ennuient peut-être, vous pensez sans doute que ce n’est que du charabia et je m’en excuse. Je ne peux pas révéler le sujet sur lequel repose cette intrigue parce que ça gâcherait son effet. Je l’ai tellement adoré que j’ai peur de dire le mot de trop. 

Sous les draps de Graham Masterton

Après La maison aux cent murmures, il s’agit de mon second contact avec le romancier qui est aussi le parrain de cette anthologie. Martin est un enfant à l’imagination abondante. Chaque nuit, il s’invente une nouvelle vie. Cette fois, il endosse le rôle d’un spéléologue à la recherche d’un gamin égaré. Sa plongée dans les profondeurs du lit l’emmène dans des mondes parallèles où le mal rôde. Au départ, cette nouvelle ressemble franchement à un récit jeunesse par son côté innocent et aventureux. Toutefois, il glisse vers une prose plus philosophique. Si les monstres sont répugnants et dangereux, le texte nous entraîne dans un univers onirique proche du cauchemar. C’est une sensation d’étrangeté qui m’a suivie plutôt que l’angoisse, même si la fin renoue avec l’horreur avec brio. Le dernier paragraphe est d’ailleurs bien mené. 

En bref, Sans nouvelles est une anthologie intéressante lorsque l’on désire découvrir le genre de l’horreur. Certaines nouvelles restent classiques quand d’autres nous emmènent dans des récits plus originaux et atypiques où les créatures de l’ombre revêtent parfois une peau humaine. 

Notre-Dame des Loups d’Adrien Tomas

  • Titre : Notre-Dame des Loups
  • Auteur : Adrien Tomas
  • Éditeur : Mnémos
  • Catégorie : fantastique

Je me suis procuré Notre-Dame des Loups d’Adrien Tomas lors de l’Op All Stars 2022. Cet événement, qui vend à 1,99 € une sélection d’ebooks au début de l’été, est idéal pour se laisser tenter par des titres qui se trouvent hors de sa zone de confort ou pour lesquels une hésitation persiste. C’est du moins avec cet état d’esprit que je parcours les menus depuis deux ans. Ce qui m’a attiré dans ce court roman est la plongée dans l’Amérique du XIXe siècle et un western un peu particulier vu qu’il se déroule dans le Nord et ses forêts obscures. 

1868, la troupe de veneurs de Jack arpente la Forêt Blanche pour dénicher la reine des Wendigos et la tuer pour mettre un terme à son règne sur la nuit. La situation prend une tournure déroutante lorsque l’un d’entre eux se fait assassiner pendant son sommeil. Là, où aucun lycanthrope ne devrait se trouver. 

La structure du roman se décline en multiples narrateurs. Un chapitre est dévolu à chaque veneur qui se relaye pour raconter le déroulement de la chasse. Ainsi, nous observons l’âme des personnages tour à tour et nous voyons à travers leurs yeux, leurs camarades, ce qu’ils en pensent, leurs comportements avant de glisser dans leurs chaussures du suivant. Ce procédé est intéressant, car le lecteur construit une première vision des personnages qui est influencée par la subjectivité du narrateur. Ensuite, cette image est nuancée, déconstruite, remaniée par de nouvelles caractéristiques qui les complexifient. C’est un peu comme si on se forgeait des idées préconçues qui s’écroulaient grâce à la discussion (ou plutôt ici au monologue et à l’écoute).  

Jack est le chef du groupe. Il endosse le rôle du dur à cuir, désagréable et intransigeant sur la discipline. Il ne supporte pas ceux qui veulent passer outre son autorité. D’ailleurs, il préfère les petites bandes, car elles sont plus gérables. Pourtant, Jack sait jauger et reconnaître les qualités des gens, surtout celles utiles à la chasse et à la survie contre les wendigos. Il observe ses compagnons de route et en prend soin, même si ses conseils sont plus donnés sur le ton de l’ordre. Il est obnubilé par la destruction de la reine des Rejs. 

Il est secondé par Würm. Originaire d’Allemagne, il s’agit du véritable leader du groupe. Sa première expérience sur le sol américain s’est révélée catastrophique, celle-ci ayant donné lieu à un massacre sans nom. Il prodigue ses opinions et sa sagesse à Jack sans que les autres le sachent. Son allure de dandy du siècle passé et son mutisme, lui confère une aura mystérieuse qui révélera bien des secrets au fil de l’histoire. 

Arlington ouvre le bal des narrateurs. Ancien journaliste, ce type est arrogant, imbu de lui-même et possède une confiance en soi démesurée qui l’aveugle. Il déteste les autres membres du groupe et ne souhaite que le quitter, mais il s’agit surtout d’une âme meurtrie par la perte de son travail de rêve. Il n’a jamais voulu devenir veneur, le destin s’est abattu sur lui sans merci.

Jonas est l’artilleur de la bande. Sa fonction consiste à refondre les balles d’argent, car cette matière n’est pas inépuisable. Il est superstitieux, sexiste et raciste. Toutefois, c’est un fin observateur et il endosse, d’une certaine manière, le rôle de tuteur pour Billy. 

Billy est le plus jeune de la troupe (une vingtaine d’années). Beau gosse, cerveau lent, il lui faut du temps pour comprendre certaines situations. Du coup, il se fait souvent rabrouer par Jonas qui lui explique ce qu’il risque avec son attitude. Son manque de perspicacité ne l’empêche pas d’être animé par la passion. Son innocence lui confère un côté tendre derrière l’image de l’ancien cowboy qui joue les durs et les jolis cœurs. Il possède des qualités qu’il dissimule par crainte des autres. 

Le personnage qui m’a le plus déçu est sans aucun doute Evangeline. La dresseuse de chiens originaire des bayous avait de quoi plaire avec sa prestance, son calme et la force qui émanait d’elle. Toutefois, elle se révèle être un personnage plutôt stéréotypé. Sa couleur de peau ne semble être qu’un prétexte pour dépeindre le racisme de l’époque malgré la libération des esclaves. Quant à sa magie, elle est sous-exploitée et ne sert qu’au revirement de l’histoire. Sans divulgâcher, je vais seulement dire que je n’apprécie pas ce que cache son masque et qui se trouve à l’opposé du potentiel du personnage. Cet élément n’a rien d’incohérent, je tiens à le préciser. C’est juste son côté « évident », « courant » qui me fait grimacer. J’en attendais bien plus.

Enfin, je termine par la narratrice qui m’a le plus plu : Waukahee. Celle-ci arrive dans la bande en cours de route. Contrairement à Evangeline, j’ai trouvé qu’elle sortait des sentiers battus. Elle n’est pas dépeinte comme une sauvage d’Indienne ou docile. Elle a de la classe en fait ! Badass avec son arc à flèche, elle reste humble sans pour autant se laisser marcher sur les pieds par les racistes ou les hommes. Elle a une de ses réparties tout en finesse qui finit par convaincre les veneurs. Surtout qu’elle n’utilise aucune vulgarité, comme ce type d’histoire a tendance à employer abondamment.    

L’univers s’avère assez simple. Le récit se base sur la légende amérindienne des Wendigos, ces hommes devenus des bêtes, les pendants des loups-garous européens en somme. L’auteur décide de les nommer les Rejs. Toutefois, rien ne suggère une différence avec les caractéristiques habituelles des lycanthropes. D’où mon interrogation sur ce changement d’appellation. Adrien Tomas relie l’apparition des créatures en Amérique à l’Europe et le fameux navire : le Mayflower. Néanmoins, la longueur du texte ne permet pas d’approfondir ce world-building qui reste un décor. 

Est-ce un mal ? Non. Notre-Dame des Loups raconte plutôt l’histoire des veneurs, leurs relations, leurs mésententes et les causes désastreuses, que la chasse aux Rejs qui passe au second plan durant la majeure partie du roman pour seulement ressurgir à la fin. La fameuse reine n’est pas la meilleure des antagonistes, car elle n’est ni nuancée, ni profonde. Elle ne fait qu’utiliser les pions à sa disposition pour semer la discorde, on n’en voit que la griffe, mais pas le cœur. On sait juste qu’elle est fine stratège.

Le point fort de la plume d’Adrien Tomas réside dans sa manière de décrire les personnages. Il choisit soigneusement ses mots pour dresser leur portrait. C’est vivant, visuel et ça entre en résonance avec l’ambiance sombre, crue et froide des lieux. 

En bref, Notre-Dame des Loups fut une lecture attrayante pour la technique narrative employée. Elle conte, avant tout, une histoire de vengeance, de gens désabusés, éreintés par une chasse sans fin. Si le world-building n’apporte aucune nouveauté dans la sphère des lycanthropes, l’aspect humain, lui, est intéressant. 

The Dead House de Dawn Kurtagich

  • Titre : The Dead House
  • Autrice : Dawn Kurtagich
  • Éditeur : Éditions du Chat Noir
  • Catégorie : Horreur

Au cours de mon exploration du genre de l’horreur, j’ai sorti de ma pal, The Dead House de Dawn Kurtagich dont le résumé m’avait intrigué. Le livre en lui-même est un petit bijou éditorial. Les Éditions du Chat noir ont apporté un grand soin à l’élaboration de la version papier pour immerger le lecteur dans ce récit obscur.  

Depuis la mort de ses parents, Carly Johnson est internée à l’Hôpital psychiatrique pour mineurs de Claydon. Elle y est soignée pour un trouble de l’identité. Carly est la Fille de la Lumière. Lorsque la nuit survient, la bascule se produit et sa personnalité est remplacée par Kaitlyn, la Fille de la Fuit, la Fille de Nulle Part. L’institut leur permet de vivre une scolarité normale au Lycée Elmbridge avec lequel il a un accord. La thérapie se déroule sans trop d’accrocs, jusqu’au jour où l’irréparable se produit : Carly disparaît. Que va devenir Kaitlyn ?

Je ne possède pas une grande connaissance dans les livres d’horreur. Pourtant, j’ai l’impression que la structure de ce roman est atypique dans ce genre. Il est articulé en rapport d’enquête rassemblant les témoignages et les preuves qui permettent de reconstituer l’incident Johnson. Vingt ans après l’incendie du Lycée Elmbridge qui a couté la vie à trois adolescents, la découverte du journal de Kaitlyn Johnson dans le grenier de l’école dévoile un nouveau pan de cette tragédie. On retrace les événements qui ont précédé le drame à l’aide de ces écrits, des vidéos de son amie Naida, des enregistrements des thérapies avec la Doctoresse Lansing et les mails échangés avec Ari Hait.

Dawn Kurtagich revisite le trope de la maison hantée avec originalité. Si j’ai d’abord cru qu’elle prenait l’école comme le lieu maudit, on se rend compte que la notion se rapporte à une autre maison : celle du corps et de l’esprit. The Dead House se matérialise dans Carly/Kaitlyn qui est dominée par l’angoisse. Crainte qui apparaît sous la forme d’une demeure sombre au sommet d’une falaise escarpée. À travers ce récit, nous entrons dans l’intimité la plus profonde de l’âme humaine, dans ses abysses labyrinthiques. En introduisant la notion de magie, la romancière gomme les frontières entre la raison et l’imaginaire, entre la réalité et le cauchemar, si bien qu’un sentiment de confusion s’insinue dans l’esprit du lecteur. J’adore les récits fantastiques, j’ai envie de croire en le mala pratiqué par Naida, en l’étrangeté qui se produit dans la cave et le grenier, en cette inversion des âmes dans le corps de la fille Johnson. Pourtant, le texte me fait douter par les éléments, des indices, des propos éparpillés dans le rapport : est-ce que tout ça est réellement arrivé ? N’est-ce pas simplement le fait d’une hystérie collective ? Une alliance d’êtres fragiles et dérangés qui a mal tourné ?

La réponse ne sera jamais donnée par Dawn Kurtagich. Elle laisse cette interrogation en suspens telles les enquêtes obscures dont les conclusions restent à jamais la somme de suppositions.

J’ai été happée par la plume de l’autrice, sa manière de tricoter l’intrigue. L’histoire en soi, n’est pas foncièrement originale, mais son écriture a ce pouvoir d’emprisonner les lecteur.rices.

La construction de Kaitlyn m’a subjuguée. Fière et forte, elle incarne l’adolescente rebelle par essence, d’autant plus qu’elle est privée du jour, de la vie normale, de la possibilité de se faire des amis solaires. Cette vie nocturne devrait la rendre jalouse de Carly. Toutefois, elle en est dépendante et lui porte un respect à elle et « son corps ». Au moment de la disparition de cette sœur diurne, Kaitlyn vacille, son état mental sombre peu à peu dans la crainte, la folie. Elle pouvait survivre à la solitude avec Carly. Sans elle, la solitude l’écorche vive au point de s’ouvrir à Naida et Ari Hait.

Naida est du genre survoltée. Passionnée par le journalisme, elle se lance dans des reportages vidéo pour son cours de sociologie. Ses enregistrements sont repris dans le rapport d’enquêtes. Naida n’est pas une simple adolescente pleine d’énergie. Elle pratique aussi le Mala, magie écossaise (inventée par Dawn Kurtagich) qui est un héritage familial. Lorsque Carly disparaît, elle reconnait les signes d’un sorcier obscur et enquête pour la retrouver.

Ari Hait est le nouveau. Élève taciturne et solitaire, il se promène la nuit dans l’école et sa chapelle où il rencontre Kaitlyn d’une façon incongrue. Très vite, il se rapproche l’un de l’autre. Cette relation sort la Fille de Nulle Part de sa solitude nocturne, mais pas assez pour éviter sa descente aux enfers.

En bref, The Dead House est un roman addictif qui exploite de manière fantastique le syndrome du trouble de l’identité (TDI). J’ai adoré la structure originale sous forme de rapport d’enquête qui joue sur la multiplicité des points de vue pour aborder l’incident Johnson. La rupture mentale de Kaitlyn est menée d’une main de maître. 

Dans ton camp (À défaut d’ailleurs)

  • Titre : Dans ton camp (à défaut d’ailleurs)
  • Auteurs : Émilie Ansciaux, Geoffrey Claustriaux et S.A. William
  • Éditeur : Livr’S Édition
  • Catégories : comédie, fantastique

Quoi de mieux qu’un livre sur les camps de vacances pour sortir du train-train quotidien en pleine saison estivale ? Dans ton camp (à défaut d’ailleurs) fait partie de mes lectures doudou. Il possède l’ensemble des ingrédients pour un bon moment de détente et de rigolade tout en ayant une bonne dose de fantastique : une amitié naissante, une licorne, des situations loufoques, l’emprise d’un démon et un bain de sang.

Ce roman à six mains relate la rencontre de ses auteur.rices lors d’une colo d’été singulière. Au moment de quitter le bateau qui les amène en Corse, d’étranges accidents se produisent.  Bimbo numéro 1 tombe dans les escaliers, la deuxième manque de s’étouffer suite à une réaction allergique et la dernière du trio aura un destin peu enviable par la suite. Grima, la solitaire dessinatrice offre à Sonia, Émilie, Geoffrey et Mattéo, des familiers pour vaincre le démon. Arriveront-ils à se dépasser pour sauver leur peau ?  

L’histoire à l’humour débridé me régale à chaque lecture. On y découvre tour à tour le quatuor par leur propre voix et celle des autres. Sonia s’inquiète des apparences. Elle préfère dissimuler ses passions par crainte des moqueries. Derrière son innocente pureté, elle est calculatrice et choisit ses amis. Au cours de l’aventure, elle devra accepter sa part d’ombre.

L’amour de la lecture et des mignonneries la fera tomber sous le charme d’Émilie. Hargneuse quand on touche à sa Georgette (sa peluche licorne), sa langue acérée et vulgaire de serpent témoigne une sincérité et une franchise que peu de gens possèdent. Avec elle, il n’y a pas de faux semblants. Contrairement à Geoffrey, cet ami taiseux qui en pense plus qu’il ne le dit, mais dont les penchants graveleux seront révélés au grand jour quand son masque de bienséance se craquèlera.

Quant à Mattéo, le beau gosse aux fortes odeurs corporelles du groupe, il préfère les esprits justes à la superficialité.

En bref, si vous avez envie d’humour, de dérision, de personnages qui affrontent leur identité profonde, d’une amitié qui se construit. Ou si vous avez envie de lire les malheurs d’une pauvre licorne nommée Georgette, foncez ! Ce court roman vous fera passer un agréable moment.

Talisman de Gilles Debouverie

  • Titre : Talisman
  • Auteur : Gilles Debouverie
  • Éditeur : Livr’S Éditions
  • Catégorie : thriller horrifique

Au départ, je ne pensais pas craquer sur Talisman. Puis, j’ai lu un extrait lors des précommandes et… vous connaissez la suite.

Dunkham est une petite ville des États-Unis épargnée par les crimes malsains et les gros malfaiteurs jusqu’au quintuple meurtre dans la résidence d’un ancien flic. Les victimes ne sont autres que la famille venue enterrer leur parent. Carla Mendez, fraichement promue au rang de lieutenante, s’occupe de l’affaire. Sa rationalité sera ébranlée par l’évocation d’un objet trouvé dans le grenier par la seule rescapée de ce drame : un talisman.

Gilles Debouverie utilise l’alternance des points de vue pour raconter ce thriller fantastique. Un choix qui se révèle original, car l’un d’eux n’est autre que le talisman lui-même. Dorothy de son petit nom, emploie la narration en « tu ». Elle parle à la personne qui la porte autour de son cou. Elle décrit les scènes, ce qu’elle voit à travers ses yeux, les sensations qui animent le corps de ses victimes à la manière d’une petite déesse au pouvoir limité. Ainsi, l’auteur réussit à délayer des détails et à construire son univers sans que cela semble bizarre ou commun ou incohérent. J’ai d’ailleurs préféré ces chapitres-là à ceux de l’enquêtrice. En quelques paragraphes, Dorothy m’a séduite par son côté révolté et féministe, malgré la violence et ses penchants psychopathes, sa soif de sang. Sa personnalité s’avère même complexe et paradoxale. Elle prône des valeurs pures, mais jubile devant des crimes qui les touchent, telle une hystérique sur le point de rupture. Une âme qui franchit les limites à force d’être poussée par la rudesse et l’horreur de la vie et des hommes. Une proie qui devient le chasseur dans la peau duquel on s’infiltre en tant que spectateur. C’est glauque, ça fait froid dans le dos.

La seconde narration suit Carla Mendez et le fil de l’enquête dans laquelle elle a toujours une longueur de retard par rapport au talisman. On découvre un quotidien policier banal des séries américaines avec l’habituelle haine du FBI qui vient fourrer son nez dans l’affaire et dont l’agent va, bien entendu, se rapprocher de l’héroïne. Je précise tout de suite que cette relation ne figure pas dans le roman juste pour y mettre une partie de jambe en l’air. Elle a un impact sur le déroulement et la fin. Toutefois, je n’ai pas pu m’empêcher de lever les yeux au ciel devant cette ficelle scénaristique tant évidente dès le départ.

Carla est une femme indépendante et libertine qui n’a pas sa langue dans la poche et sait se faire respecter de ses collègues grâce à son efficacité. Malgré sa droiture qui paraît inébranlable, d’autres méthodes auraient été tout aussi appropriées pour tordre cette justicière. D’autant plus que le développement de la relation entre White (agent du FBI) et elle met passé au-dessus de la tête tant les ressorts sont vus et revus. Pourtant, j’ai apprécié le personnage de White. Il a beau avoir la pédanterie qui va avec son grade, sa répartie se mange comme du petit pain avec ce beurre à l’humour noir.   

En dépit de ses éléments qui ne siéent pas à mes goûts, j’ai avalé les pages avec rapidité. La plume de Gilles Debouverie se déguste avec délectation, surtout concernant les passages de Dorothy (j’aurai dû vérifier si elle n’était pas à mon cou). Il exploite les conséquences inhérentes au talisman de façon à engendrer des rebondissements inattendus qui nous amènent vers des profils et des vies différents, si bien que l’on a un vaste portrait des citoyens de Dunkham, à la manière d’une fresque sociétale qui témoigne des dérives à tous les étages de la société.

En bref, Talisman développe une intrigue intéressante basée sur une double narration dont l’une s’est révélée originale par l’utilisation du tu. J’ai totalement adoré pénétrer dans l’esprit machiavélique de Dorothy dont les valeurs féministes et antiracistes détonnent avec ces hôtes. Un mélange envoutant qui pardonne aisément la banalité du déroulement du récit côté enquête.  

Alegría d’Alex Mauri

  • Titre : Alegría
  • Auteur : Alex Mauri
  • Éditeur : Livr’S Éditions
  • Catégorie : fantastique

Bruno adore la corrida. À l’une d’elles, il s’en prend à une militante qui s’est introduite avec ses compagnons dans l’arène pour empêcher le massacre des taureaux. Malgré sa violence, elle réussit à le maudire avec ses pouvoirs de médium. Bruno passe de l’autre côté de la muleta. Il devra combattre les hommes pour réintégrer son humanité.

Alegría c’est le genre de roman, défendant une valeur, qui pose une question : qu’est-ce qu’il va m’apporter quand on partage le point de vue de l’auteur ? La finalité, on la connaît dès le départ. On sait vers quoi il va nous amener : l’ouverture d’esprit du protagoniste, la révélation qui le fera basculer après l’expérience dans la peau d’un Toro.

Je n’ai pas lu ce livre pour me repaitre de la douleur de Bruno, l’horreur et les tortures qu’il va connaître. J’ai beau avoir mon côté psychopathe, je n’entre pas dans la catégorie des gens malsains qui prônent des idéaux et applaudissent la crucifixion des violents, des opposants. En fait, je ne saurais dire ce qui m’a attiré vers lui en dehors du thème et de la magnifique couverture exécutée par Aurélien Police ainsi que la valeur sûre qu’est Livr’S éditions pour moi. Je ne regrette pas ma lecture pour plusieurs points que je salue.

Non seulement l’auteur a fait un travail de documentation remarquable et globale qui se ressent avant même de lire la bibliographie à la fin. Il s’est renseigné autant chez, mais en plus, j’ai appris une chose qui m’a complètement scotchée : la corrida existe en France et celle-ci est légale. Croyant débarqué en Espagne, j’ai dû relire deux fois un passage qui donnait des indices sur la localisation de l’intrigue. Localisation enfoncée à coup de sabot dans mon esprit en relisant la loi retranscrite en note de bas de page.

Ensuite, le personnage de Bruno a écartelé mon cœur qui ne savait pas dans quelle direction aller tant Alex Mauri lui a insufflé une dualité paradoxale et, pourtant, si humaine. Bruno est procorrida à 200 %. Il idéalise le taureau en fier combattant qui meurt avec panache. Pour lui tradition justifie la violence alors qu’il considère celle sur d’autres animaux (exemple : les chiens) d’horrible. Chômeur depuis son burn-out et divorcé, il incarne le gars à la révolte introvertie. Il crache sur pas mal de monde, mais hoche la tête devant ces mêmes personnes. C’est le cas de son ex-belle famille chez qui il se rend pour l’anniversaire de son fils, Quentin. Il ne peut encadrer son beau-père qui se moque de ses employés qu’il écrase sans vergogne. Enfin, Bruno est un père incroyable. Ouvert d’esprit sur certains points, il se réjouit de la margnilité de Quentin. Il fait de la pâtisserie avec lui et prend soin de lui, le chéri, bref agit comme un papa devrait le faire. Vous comprendrez pourquoi j’ai eu des difficultés à voir en lui uniquement un connard vulgaire et pourfendeur de taureau. Son évolution m’a également clouée sur place, car l’écrivain évite la facilité et colle parfaitement à la mentalité de son protagoniste.

Alors que Bruno découvre l’envers du décor dans les élevages et l’arène, il reste orgueilleux. Aux portes de la mort, le rebelle introverti devient extraverti comme si la musculature et les cornes lui conféreaint la force et du courage. En mauvaise posture, il ne devient pas humble, il croit au contraire qu’il doit donner une bonne leçon à tous ces toreros de pacotilles.

La narration intrinsèque nous plonge dans son esprit, ses sentiments, ses constatations, ses frustrations, ses espoirs brisés, sa détermination. Vu qu’on suit Bruno, le style est brut, vulgaire, parfois violent, mais authentique. Les détails qui émaillent ce court roman sont juste saisissants. Ils colorent l’histoire tout en nous immergeant dans la brutalité de ce monde. J’ai particulièrement été impressionnée par la précision de la métamorphose. La description des sensations et des causes est chirurgicale. 

En bref, Alegría fait partie de ces livres dont on est sûr d’apprécier les thèmes défendus, mais dont la lecture subjugue par l’habilité et l’ingéniosité de l’auteur à aller au-delà des carcans habituels. De mélanger l’inmélangeable. De teinter de gris son protagoniste principal, là où d’autres n’osent franchir les limites de la pureté et la noirceur quand il s’agit d’idéaux à défendre.

L’apprenti (Magic Charly, #1) d’Audrey Alwett

  • Titre : L’Apprenti (Magic Charly, #1)
  • Autrice : Audrey Alwett
  • Éditeur : Gallimard Jeunesse
  • Catégorie : Jeunesse, fantastique

Ayant entendu parler et lu plusieurs chroniques sur cette trilogie jeunesse, j’ai fini par craquer et me lancer dedans, sans regret !

Dame Mélisse, une puissante Magicière et grand-mère de Charly, rompt l’un de ses beignets de prédiction, puis s’évanouit dans la nature. Cinq ans après, elle est retrouvée affaiblie et amnésique. Son petit-fils se réapproprie la magie qu’il avait oubliée et découvre le monde auquel elle appartient. Aidé de Maître Lin et de Sapotille, son chemin l’amènera vers des révélations plus incongrues les unes que les autres, jusqu’à la raison inimaginable qui a poussé sa mamie à disparaitre.

L’univers élaboré par Audrey Alwett est à la fois simple, complexe et original. À chaque page, je m’imprégnais un peu plus de son monde gentil et cruel, lumineux et obscur où son imagination me prenait de cours par son mélange de mignonnerie et d’injustice. Magic Charly synthétise tous les aspects de la réalité et du merveilleux, et converge vers une révélation finale… inattendue de par sa nature. Je vais sciemment éviter de vous décrire la hiérarchie et le fonctionnement afin que vous découvriez tout comme il se doit, un peu comme Charly lorsqu’il entre dans ce monde. 

Au-delà de cet ouvrage fantastique, dans tous les sens du terme, j’ai adoré son inclusion, sa tolérance et sa bienveillance (si on omet les mésaventures de Charly et de Sapotille). Charly est un adolescent de 14 ans, tout ce qui est de plus banal. Pourtant, sa carrure alliée à sa couleur de peau inspire la méfiance et des regards obliques de la part des passants malgré sa gentillesse et sa bonté. Il avale ses pensées et émotions négatives dans ses poings. Devenu Patouilleur (apprenti), il prend soin de ne pas faire d’ombre à Parchemine/Sapotille dont le manque de confiance en ses propres capacités l’entraine à le méjuger. Leur duo va évoluer vers une amitié solide qui promet des étincelles dans les tomes suivants.

J’ai adoré Sapotille bien plus que la copine rebelle de Charly : June. Malgré ses faiblesses et son caractère hautain, la première possède une force de conviction et une graine de femme forte qui n’a besoin de personne pour la protéger. Elle va apprendre que, parfois, l’entraide peut s’avérer précieuse. June est la pote de Charly qui incarne l’essence de l’adolescence. Rebelle, elle se pose en opposition des règles établies par les adultes et adore les mauvais coups. En dépit de son sale caractère et de son côté envahissant, elle est fidèle en amitié. Charly peut compter sur elle.

L’histoire est servie par une plume usant des deux V : visuelle et vivante. L’écriture s’amuse avec les mots sans abuser des symboliques. Dosée avec amour telle une recette de Dame Mélisse, elle peint le monde de Magic Charly en un gâteau aux mille saveurs.

En bref, j’ai adoré L’apprenti au point de vouloir en parler pendant des heures tout en me retenant. La découverte de l’univers merveilleux d’Audrey Alwett m’a profondément émue, si bien que je ne souhaite pas vous gâcher cette expérience. En deux mots : Lisez-le !  

Éliott et la bibliothèque fabuleuse de Pascaline Nolot

  • Titre : Éliott et la bibliothèque fabuleuse
  • Autrice : Pascaline Nolot
  • Éditeur : Rageot
  • Catégories : jeunesse, fantastique

Après mon coup de cœur pour Rouge, c’est naturellement que je me suis penchée sur la bibliographie de Pascaline Nolot dont la plume m’avait envoutée. Mon choix s’est arrêté sur Éliott et la bibliothèque fabuleuse, un livre jeunesse promettant magie et dépassement de soi. Encore une fois, je n’ai pas été déçue par ma lecture.

Poursuivi par les sbires de l’infâme Charlie, Éliott se réfugie dans l’antre de la bibliothèque pour leur échapper. Fatigué par ce rituel postscolaire, il s’endort jusqu’à l’heure de fermeture. À son réveil, il surprend la vie secrète de l’endroit et l’existence de La Brigade des Rats de Bibliothèque, une société qui règle des problèmes propres au monde littéraire. L’affaire est portée devant le tribunal de l’organisation et l’enfant doit accomplir trois missions pour expier son crime. Lors de la première tâche, il rencontre L’indispensable guide de survie du souffre-douleur qui lui glisse à chaque fois entre les mains comme un savon mouillé. Or, il désire l’attraper et le lire à tout prix !

Dès l’ouverture du roman, l’autrice dessine le contexte de départ et les personnages avec brio. Elle introduit la magie en quelques pages avec naturel. La fluidité et le dynamise de sa plume colorée m’a de suite happée dans cette mise en bouche décrivant le quotidien horrible d’Éliott qu’elle contrebalance par des épisodes rocambolesques à croquer comme du chocolat. Dans Rouge, elle m’avait déjà épatée par son adaptation aux langages des villageois rustiques et anciens. Ici, elle use du champ lexical du monde littéraire pour métamorphoser ou employer des expressions qui respirent l’amour de la langue française et des livres. D’ailleurs, si l’univers emprunte le chemin des agents secrets, il n’y a aucune arme farfelue (mise à part peut-être les crayons-lasers), juste des bouquins qui nous sauvent en nous permettant de nous évader le temps d’une lecture et de nous prendre pour des héros.

Éliott est ravi de pouvoir vivre de folles aventures comme son héros favori, Georges Padenom. Ce petit garçon adore lire et désire échapper à la méchanceté de Charlie. Bien que la fuite constitue sa meilleure méthode, il n’est pas dénué de courage et n’hésite pas à sauter dans l’extraordinaire auprès de Caleb, bibliothécaire-rockeur le jour et directeur de la BRB le nuit, ainsi que l’intraitable Maaaow (M. Chat pour ceux qui sont incapables de prononcer son prénom correctement).

Inflexible sur le règlement, ce matou (directeur adjoint de la BRB) intente un procès à Éliott pour l’évincer en vain malgré l’avocat fantôme amnésique dont il l’affuble. Peu à peu, l’enfant découvrira les raisons de sa haine des humains. Derrière son côté impitoyable se cache un cœur droit qui déteste l’injustice.

Le thème principal du roman se centre sur le harcèlement scolaire qui touche les enfants, même à un jeune âge. Éliott n’a que dix ans ! L’écrivaine aborde la notion de honte que ressentent, non pas les bourreaux, mais les victimes. Une triste réalité. Ce sentiment qu’aucune victime de violence ne devrait subir ! Le comportement inadéquat des adultes est également évoqué : les œillères que les professeurs et les parents posent d’eux-mêmes, car les brimades et leurs conséquences doivent rester dissimulées sous prétexte que ça ternit la réputation de l’école pour les premiers et qu’il est impossible que la vie de sa progéniture soit aussi pourrie dans la vision des seconds. On imagine toujours que ça n’arrive qu’aux autres.

Vous l’aurez deviné, j’ai adoré ce livre. Si je devais vraiment lui trouver une faiblesse, ce serait l’absence de raisons derrière le comportement de Charlie. Globalement, on n’apprend pas grand-chose d’elle. Pourquoi est-elle si méchante ? Mystère. Ce choix reste compréhensible, car l’autrice a préféré se focaliser sur le pouvoir d’Éliott et de ses victimes qui se croient faibles alors qu’iels possèdent pourtant un courage, une force et une confiance insoupçonnés. Le pouvoir d’user des mots, de délier la parole pour retourner la situation en sa faveur. De faire soi-même le premier pas vers la liberté de vivre sans maltraitance. D’agir de telle façon que les autres, les spectateurs finissent par s’unir pour arrêter la machine de la violence qu’ils détestent aussi.

je ne suis pas magique : seuls les mots le sont…

En bref, Éliott et la bibliothèque fabuleuse est une pépite. Basé sur un thème tabou et malheureusement trop répandu, ce roman jeunesse fantastique désamorce cette bombe avec intelligence et brio. Il est à mettre dans beaucoup de petites mains pour montrer que l’espoir existe. Pas seulement dans l’imagination, mais aussi enfoui dans les tréfonds de nos cœurs.

Filles de Rouille de Gwendolyn Kiste

  • Titre : Filles de Rouille
  • Autrice : Gwendolyn Kiste
  • Éditeur : Éditions du Chat noir
  • Catégories : conte social, fantastique, horreur

Filles de Rouille intrigue par son titre et ensorcèle par sa couverture réalisée par Marcela Bolivar. L’illustration m’évoque un bûcher. Les fumées du haut fourneau et la ferraille consument les deux filles qui s’enlacent, car elles se comprennent mutuellement et se réconfortent face à l’expérience qu’elles vivent jusqu’au plus profond de leurs os. La couverture symbolise la destruction de l’avenir des jeunes filles des quartiers industriels que les pères et les mères étouffent dans un rôle.

La tour de l’usine métallurgique domine les rues de Cleveland où se déroule le récit. Ce roi expulsant les émanations toxiques sur ses larbins est sur le déclin. L’histoire du roman s’ouvre en 2008* sur le retour de Phoebe dans sa ville natale après vingt-huit ans pour aider sa mère à vider la maison de son enfance, car celle-ci va être démolie par une entreprise. Portant le poids du drame qui s’est joué l’été de son diplôme, elle rencontre Quinn, une fille sans futur, qui fait resurgir des souvenirs douloureux.

1980. Une vie nouvelle s’offrait à Phoebe qui allait enfin pouvoir étudier la biologie à l’université et, par-dessus tout, quitter ce maudit quartier qu’elle déteste. Elle espérait en profiter avec sa cousine et meilleure amie, Jacqueline, jusqu’à l’apparition d’une étrange maladie qui détériore les corps de Lisa, Helena, Violet, Dawn et la seule âme avec qui elle partage tout : Jacqueline.

Filles de Rouille est classé successivement sur la quatrième de couverture par la ME en Horreur, Mutation et Conte social. Personnellement, j’aurais inversé ces genres, car la partie horrifique (au-delà du fait que je sois insensible ou psychopathe, je vous laisse choisir) m’a paru quasiment sous-jacente. Certains épisodes de terreur, comme la vision de la chair découvrant les os rouillés et la maison hantée, apparaissent bien, mais leur fréquence reste faible. De plus, la narration se place du point de vue de Phoebe qui veut aider les filles, contre les hommes du gouvernement, les voyeurs malsains et les autochtones. Du coup, « ce qui fait peur » découle plutôt des comportements des habitants vis-à-vis des malades, ce qui relève plus d’un aspect social pour moi, au vu de la portée féministe du roman.

La métamorphose s’inscrit dans le body horror. Toutefois, les transformations ne m’ont nullement dégoutée ou effrayée (et là, je suis sûre que votre avis va pencher vers l’option psychopathe). Au contraire, les descriptions me donnaient l’impression d’être devant des œuvres belles et surtout symboliques qui renient l’étiquette de monstre. Cette « maladie » qui suinte l’eau croupie, modifie les ongles en verre et les os en métal rouillé, incarne à la fois la déchéance et la liberté.

La déchéance, c’est celle des filles des années 1980, qui ne peuvent exprimer, ni espérer, ni devenir, ni gérer leur vie de par leur statut de femme. Leur entourage les oblige à rester immobiles dans le moule conçu par la société. Destinée à y rouiller, à perdre leur humanité par l’abandon des rêves et de la joie.

Lisa subit les violences de son père alcoolique que personne n’ose ni affronter ni arrêter malgré les soupçons. Violet voulait étudier la photographie dans une école d’art, souhait piétiner par ses parents. Jacqueline jouit peu de liberté, car sa mère possessive surveille ses faits et gestes, en plus de détester Phoebe. Helena est la fille modèle du pasteur du quartier. Enfin, Dawn est la mère enfant. Elle a osé tomber enceinte avant son diplôme, il faut donc la remettre sur le droit chemin en décidant pour elle et son bébé.

Cinq filles, cinq portraits ancrés dans un contexte de crise sociale dû à la fermeture de l’usine. Ces images semblent lointaines, pourtant elles existent encore de nos jours. Leurs destins scellés par l’autorité parentale et le patriarcat qui régissent le rôle des femmes engendrent la déchéance de leurs corps qui reflète la dépression psychologique causée par leur quotidien. Cependant, elles ne se laissent pas abattre, car elles ne sont pas seules à subir la cruauté ordinaire. Elles se comprennent et se soutiennent tandis que les êtres aimants s’en détournent (sauf Phoebe). Grâce à leur différence exprimée par leurs mutations, elles trouvent la force de s’échapper. Où ? On ne sait pas trop, elles disparaissent tout en étant toujours là, notamment dans le cœur de Phoebe. L’unique chose qui est certaine : c’était leur propre choix ! Les Filles de Rouille ont transformé ce qui était perçu de prime abord comme un calvaire, une faiblesse, une horreur, pour se départir de ce monde crevé et malsain.

L’origine de ce mal, l’abnégation de la liberté féminine, Phoebe y échappe depuis des années. Elle est celle que l’on doit éviter de fréquenter. La fille à la mauvaise réputation : elle boit, sort avec des mecs, s’oppose aux bonnes mœurs et surtout, répond aux adultes ! Simple théorie de ma part : la narratrice n’est pas touchée par la maladie, car elle ne s’est jamais laissé enfermer dans un moule sur lequel on taperait des coups de marteau pour lisser les bosses imparfaites. D’ailleurs, elle est la première à vouloir aider, sauver les cinq filles, en commençant par Lisa. Ses tentatives vont empirer l’histoire. 

Cyniquement, la marginale se retrouve figée dans le passé. Il faudra attendre vingt-huit ans, sa rencontre avec Quinn et la fille de Dawn pour atteindre la rédemption. 

Si vous êtes arrivé.es jusqu’à ces lignes vous aurez compris l’intelligence et la richesse que je vois dans ce livre. Je dois vous avouer que ce roman ne m’a pas transporté en dépit de l’ensemble des aspects décrits plus haut. Je m’attendais à recevoir une claque après avoir lu des chroniques et grâce à son manteau féministe. L’alchimie n’a pas opéré.

J’ai trouvé le récit long, je m’attendais au fil des chapitres à connaître une montée en puissance, notamment par la révélation imminente du lourd secret de Phoebe, qui n’a pas eu l’effet escompté. Je ne me suis attachée à aucun personnage. Même pas à la narratrice qui endosse, pourtant dans sa jeunesse, mes caractéristiques préférées. Elle est marginale, déterminée, critique de la société humaine et altruiste jusqu’à un certain point. Sa manière de penser revêt une couleur pessimiste, même dans les épisodes du passé (sans doute parce que c’est la quarantenaire qui raconte l’histoire). Phoebe ne prend pas vraiment les armes (langages) pour défendre la cause féminine et les filles, sauf occasionnellement. J’ai, plutôt, eu l’impression de me retrouver devant une adolescente en pleine crise de rébellion qu’une personne qui se bat pour la liberté des femmes.

Je tiens à préciser que ce n’est pas incohérent. Phoebe vient d’atteindre l’âge adulte et les origines de la maladie, comme le traitement, sont incompréhensibles et insolvables même pour le gouvernement et les experts médicaux. Alors comment une jeune diplômée pourrait-elle combattre cette mutation ? Ce roman a beau être un conte, il s’intègre plus dans la réalité que l’on ne pourrait le penser.

Les cinq filles de rouille manquent de profondeur, de consistance. On n’a pas beaucoup de choses à se mettre sous la dent avant la transformation et on les côtoie peu après. Au fond, cela reste tout aussi logique que les réactions de Phoebe, car elles sont les marionnettes de leurs parents et de la société comme expliqué plus haut : leurs vraies personnalités sont étouffées.

La fin m’a parue un peu trop simple. Certains problèmes qui surgissent dans le présent sont réglés en une prière malgré les inconnues restantes. Cette facilité m’a surprise.

Enfin, la plume de Gwendolyn Kiste fait partie des causes de mon stoïcisme, mon impassibilité à la lecture du roman. Là encore, je m’attendais à autre chose, car j’avais lu l’extrait de Plumes et ciguë publié sur les réseaux sociaux des Éditions du chat noir. Ces quelques mots m’avaient émue, bouleversée. Ainsi, mes espérances s’avéraient trop élevées pour la découverte d’une nouvelle autrice dans ma bibliothèque. Pour en revenir au style de l’écrivaine, celui-ci est simple et reflète la dureté du contexte. Le pinceau du fatalisme et du pessimiste dépeint la réalité de Denton Street où rien ne va jusqu’au mobilier et à la vaisselle, si bien que tout paraît lourd à longueur de paragraphes. Certaines phrases sont magnifiquement tournées, car l’autrice emploie le champ lexical du milieu industriel pour décrire les émotions.

En bref, Filles de Rouille représente une fresque sociale d’un quartier en perdition dont les familles moroses se retrouvent démunies face à une maladie surnaturelle. Par les mutations, cette histoire dénonce les méfaits du patriarcat sur les femmes, issues du milieu ouvrier, qui se découvre une nouvelle force malgré les entraves. Cette œuvre symbolique mérite d’être lue, même si elle ne figure pas parmi mes meilleures lectures du genre.

*Dans le roman, il est noté 2018, ce qui est manifestement une coquille : Phoebe a 18 ans en 1980 et au premier chapitre, elle en a 46. Je vous laisse faire le calcul. 😉