Les femmes d’Heresy Ranch de Melissa Lenhardt

  • Titre : Les femmes d’Heresy Ranch
  • Autrice : Melissa Lenhardt
  • Éditeur : Pocket Éditions
  • Catégorie : historique

Je remercie chaleureusement Babelio de m’avoir proposé Les femmes d’Heresy Ranch de Melissa Lenhardt en service presse. Ne suivant plus l’actualité des gros éditeurs, je serais sans doute passé à côté de ce roman historique à la saveur féministe. Un récit qui se base sur une histoire vraie, une histoire effacée par les historiens et enterrée par les films hollywoodiens qui insèrent dans les esprits des clichés et préjugés. 

« Emily Butler, c’est votre vrai nom ?

— Aussi vrai que nécessaire.

— Votre gang a un nom ?

— Nous sommes une légende, vous vous rappelez ? »

En 1877, Colorado, un gang de femmes s’attaque à une diligence qui transporte l’argent de Connolly. Grace Trumbull, écrivaine en quête d’aventures s’y trouve. Impressionnée, elle demande à les suivre pour coucher sur le papier leur histoire, car personne n’y croit.

Pour une fois, je ne m’étale pas sur le résumé. Je pense que ces quelques lignes suffisent amplement à vous transmettre l’intérêt du roman. On y suit Margaret Parker (alias Garet), Henrietta Lee (Hattie LaCour), Stella et Joan qui au détour de leurs malheurs (le mot est faible pour décrire ce qu’elles ont vécu) se sont croisées et ont décidé de vivre comme des hors-la-loi. Tout est parti d’une injustice : du vol (n’ayons pas peur de le nommer ainsi) du Ranch de Garet par le Colonel Connolly lorsqu’elle perd son mari. Or, Garet est une gestionnaire sans égal. Elle séduit les chevaux sauvages et les dresse avec amabilité. C’est d’ailleurs elle qui contrôlait le ranch. Mais voilà, elle possède le plus gros défaut de la terre d’après la société humaine dans laquelle elle vit : c’est une femme et tous les hommes savent qu’une femme ne peut s’en sortir seule. Enfin pas tous, mais peu d’entre eux osent le clamer haut et fort. 

« Une minute, ma belle. Je ne vais pas pouvoir continuer si vous vous obstinez à répéter que ceci n’est pas possible et que cela est incroyable. On n’est qu’au début de l’histoire. Bon sang, pas étonnant que les histoires de femmes restent toujours ignorées de tous. Tout ce qui sort de l’ordinaire est taxé d’être des inventions ou le fruit d’une trop grande imagination. Comme s’il ne venait jamais à l’idée de personne que les femmes puissent être aussi capables que les hommes, plus douées même, dans bien des situations, parce qu’on n’a pas à tenir notre rang en tant qu’homme, avec tout ce que ça implique. »

Ayant refusé l’aide de son voisin qui ne lui proposait pas de collaboration équitable, mais un mariage, elle se retrouve sans le sou aux portes de l’hiver. Aucun banquier n’a les couilles de lui prêter de l’argent en outrepassant les injonctions du colonel ! Par survivance et vengeance, elle braque Les Rocheuses et le vole à son tour. C’est le début du gang Parker dont les exploits à la Robin des bois : elles distribuent le butin aux gens qui vivent dans un trou perdu.

« Mais nan, ce sera perdu et oublié, comme tant d’autres choses. Oublié ou transformé. Parce que ce sont les hommes blancs qui écrivent l’Histoire, ma fille. Ils ne se montreront jamais autrement que comme des héros. Allons… Vous savez très bien que j’ai raison. Vous voulez la vérité, je vous la donne, Grace Williams. »

Ce roman est basé sur des faits réels mis en lumière par la doctoresse en histoire Stéphanie Bailey qui relate en préface et en interview, comment elle a découvert ce gang féminin et sa démarche pour retrouver les quelques sources disponibles. Ces traces tangibles et en même temps peu nombreuses qui ont permis d’étayer Les femmes d’Heresy Ranch. Melissa Lenhardt a choisi une structure et un type de narration ingénieux. Elle mélange des extraits de journaux intimes, des témoignages de la WPA (Work Projects Administration) et des articles. Vous l’aurez deviné, ce sont les mêmes sources que Stéphanie Bailey. Le travail de l’écrivaine pour donner vie à ce passé oublié est savamment dosé si bien qu’on croit plus au récit qu’aux articles des journaux rédigés par des hommes, dans une société patriarcale et qui sont manipulés par les riches propriétaires. 

Ce n’est pas seulement une envie de ma part de vouloir croire en l’histoire de ces femmes. Cette impression, cet ancrage dans mon esprit provient de la vraisemblance des personnages et de l’atmosphère de réalité que la plume de Mélissa Lenhardt dépeint. 

Au lieu de plonger dans une aventure avec des hold-up extraordinaires des fusillades chorégraphiées au mouvement près, l’autrice nous offre une entrée dans le quotidien de ces femmes. Un quotidien doux et cruel à la fois, où la société ne les épargne pas, sans pour autant tomber dans le mélodrame. Tout comme Grasse on découvre peu à peu leurs passés, leurs blessures, leurs forces comme leurs faiblesses, au point de s’attacher à elles. J’ai été émue de lors des derniers chapitres de devoir les quitter, si bien que la partie intitulée La famille va au-delà du sang a pris tout son sens. J’ai eu l’impression de quitter des amies, des proches. Je voulais continuer à vivre auprès d’elles jusqu’à la fin de leur jour, même si le roman n’a pas besoin d’exploiter cette partie de leur vie. 

Mon émotion témoigne de la densité de ces personnes que Mélissa Lenhardt a réussi à ressusciter le temps de compter leur histoire. Ce qui m’a le plus frappé est l’égalité de leur relation. Quand on parle de Western et de gang, on a tout de suite l’image d’une bande avec un chef. Or, Heresy Ranch possède plutôt une gestion sur l’égalité. Même si Garet pourrait être considérée comme la tête du gang, on remarque vite qu’Hattie marche à ses côtés. Lorsque l’orgueil de l’une manque de les mettre dans la mouise, l’autre la remet sur le bon chemin. 

Margaret Parker est une femme ouverte d’esprit qui a du répondant. D’origine anglaise, elle est arrivée au Colorado lors de sa lune de miel. Son mari, Thomas, et elle sont tombés amoureux de la région. Surtout Garet en raison de son amour pour les chevaux qu’elle dresse avec expérience. Dès que des femmes en détresse approchent de la maison, elle les accueille avec bienveillance, sans les questionner. Elle leur tend la main alors qu’elle affronte ses propres soucis seule. 

C’est ainsi qu’elle a rencontré sa meilleure amie, Henrietta Lee qui s’extirpe d’une horrible situation grâce à son courage et à sa volonté. Fidèle, elle possède un cœur en or sous la carapace qu’elle a érigé à cause de son statut de femme noire. Malgré sa dureté, son autorité et son franc-parler, les gens qui la côtoient finissent par tomber sous son charme. Sa capacité à trouver des solutions et à les mettre en pratique s’avère précieuse. 

À elles deux, elles forment un duo grandiose et soudé même si les désaccords (l’arrivée de Grace, par exemple) surviennent dans leurs relations. On a l’impression que rien ne peut les arrêter lorsqu’elles agissent ensemble. J’ai adoré leurs interactions sans fard, pures et parfois tendues. Désireuses de garder leur liberté, elles dénoncent les abus masculins, la violence dont ils ont recours, car ils se sentent faibles, impuissants. Cela donne de nombreuses punchlines qui ont rempli mon téléphone de photographie.  

« — Qu’est-ce que vous faites à Timberline, Garet ? Vous avez des ennuis avec la loi ?

— Comment avez-vous deviné ?

— Vous avez l’air de quelqu’un qui attire les ennuis.

— Ah oui ?

— Quelque chose dans vos yeux. J’imagine que votre mari a du mal à vous mettre au pas.

— Il n’y a jamais eu jusqu’à présent d’homme capable de me mettre au pas, comme vous dites si élégamment.

— Ça me plairait d’essayer, pour sûr.

— Surveillez vos paroles, a fait Luke.

— Je ne voulais pas marcher sur vos plates-bandes, shérif.

— Je ne suis les plates-bandes de personne. Vous feriez mieux de vous en souvenir. »

À côté des thèmes féministes comme l’émancipation des femmes et la reconnaissance de leurs exploits dans l’histoire, l’autrice n’oublie pas de peindre le contexte, sans verser dans la tragédie, de la condition des gens de couleurs. En la personne d’Henrietta, elle met en avant la différence de traitement juste parce qu’elle est noire. L’esclavage y est aussi abordé. Les Chinois et métisses apparaissent dans des rôles habituels des westerns : serviteurs ou prostituées avec leurs lots de malheurs et de désirs. 

En bref, j’ai adoré Les femmes d’Heresy Ranch, car il renferme tout ce que j’aime bien qu’il se déroule dans une époque (la ruée vers l’Ouest) qui est loin d’être ma préférée. Le livre est écrit de manière intelligente et vraisemblable. Ce roman historique remet les pendules à l’heure sans verser dans la grandiloquence et le fantasque hollywoodien. Il nous plonge dans ce combat d’idées où les pistolets ne sont pas les seuls à porter des coups. Il est humain et à la fois cruel dans ce qu’il dépeint. 

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