Rouge de Pascaline Nolot

  • Titre : Rouge
  • Autrice : Pascaline Nolot
  • Éditeur : Gulf Stream
  • Catégories : fantasy, relecture de conte

Rouge est le premier livre qui a capté mon attention lors de la Foire du Livre de Bruxelles de 2020 avec sa couverture sombre, mystérieuse et couleur sang. Les quelques mots échangés avec l’autrice m’ont convaincue de céder à la tentation. 

Malombre ne souhaite qu’une seule chose : se débarrasser de Rouge en même temps que la malédiction qui pèse sur ses habitants. Treize ans auparavant, l’union malsaine de sa mère avec le Diable a attiré l’œil de la sorcière des bois surnommée Grand-Mère. Le village doit envoyer toutes les filles au moment où elles subissent leur première règle. Attendant les menstrues de l’impure avec impatience, les villageois.es espèrent annuler la malédiction grâce à son sacrifice.

Cette réécriture du conte du Petit Chaperon rouge reprend en les remodelant l’ensemble des aspects de la sorcière d’autrefois (celles qu’on menait au bûcher) dans un récit dépeignant l’horreur dans ce qu’elle a de plus humaine. Le contexte est planté au sein d’un petit village isolé entre montagne inhospitalière et bois maudits où la population se raccroche à la parole divine et craint ce qu’elle ne comprend pas. Les villageois.es rejettent la pauvre enfant, car la progéniture féminine d’une folle impie ne peut qu’être mauvaise également, surtout avec cette preuve étalée sur sa face depuis sa naissance, n’est-ce pas ? Cette malheureuse tache de vin qu’elle arbore sur la moitié de son visage et cette boursoufflure à l’arcade sourcilière sont indéniablement les conséquences de sa filiation avec Satan. La peur et la laideur justifient ainsi, à leurs yeux, leurs actes et paroles abjectes à l’encontre de Rouge.

Après les cinquante premières pages qui dessinent l’environnement si réel et authentique de notre passé, une déferlante d’émotions m’a enchainée au roman jusqu’au plus profond de la nuit. Tour à tour, j’ai ressenti la solidarité, le dégoût, l’espoir, la peur, la tristesse, la haine. J’ai eu envie de refermer le livre pour effacer l’horreur des hommes, pour stopper ces êtres dont le seul pouvoir consiste à se voiler la face pour fuir leurs propres responsabilités, qui s’érigent en victime, pire en sauveur, alors qu’ils sont coupables et bourreaux.

Pascaline Nolot retrace les comportements les plus d’atroces. Elle brosse une réalité horrible, puis nous entraine de plus en plus dans les abysses obscurs des cœurs et des esprits tortueux dans un récit aux thèmes forts. Orpheline de mère, Rouge est également rejetée par son père. Malgré ses mots odieux (il n’ose pas la toucher de peur de voir sa peau rougir et être maudit), elle recherche le lien d’amour que seuls des parents offrent à leur enfant. Elle désire être reconnue.

La puberté comme synonyme de perte de l’innocence se retrouve au cœur du roman également. Elle marque le départ des filles vers l’antre de la sorcière, mais aussi l’apparition des loups pour les accompagner vers leur destin, au figuré comme au propre, car le danger ne revêt pas toujours une fourrure grise. Rouge va l’apprendre à ses dépens. Encore heureux, les brimades qu’elle subit depuis sa naissance l’ont rendue moins naïve que les autres gamin.es.  

L’autrice aborde l’indépendance des femmes. Celles qui vivent en marge de la société tout en étant décriées par la populace, car elles dérangent par leurs connaissances. D’ailleurs, Malombre n’éduque pas ses filles. Seuls les garçons accèdent à l’école du Père François qui aimerait enseigner à leur camarade afin de « les préserver du vice », mais qui n’ose pas en raison du sentiment de domination qu’elles ressentiraient. À comprendre qu’elle se prendrait pour l’égal des hommes.

Ce roman riche aborde l’importance de la beauté à travers le personnage de Rouge et Liénor qui incarne respectivement la laideur du malin et la grâce angélique. Les deux enfants sont amis en dépit des récriminations de la mère du second qui craint de perdre le dernier membre de sa famille. Le garçon se retrouve ainsi tiraillé entre son amitié pour Rouge et l’amour pour sa maman. Un autre personnage subit les affres de cette notion de beauté, mais je n’en dirais pas plus pour ne pas tout dévoiler.

Enfin, je vais clôturer cette section par le cercle vicieux autoalimenté par l’homme lui-même. L’anxiété inhibe le bon sens qui disparait lorsque vous côtoyez toujours les mêmes personnes qui vont dans le même sens que vous. Malombre connaît peu de sang neuf depuis l’apparition de la malédiction, de ce fait, les conversations ne sont pas alimentées par de nouvelles visions du monde qui permettent de voir autrement. Les villageois nourrissent donc eux-mêmes les pires craintes à chaque affliction, sans prendre en compte que la sorcière n’y est pas forcément pour quelque chose. Le diable s’incarne aussi parmi les hommes qui deviennent acteurs de leur propre malheur.

Je vais déroger à mon habitude de dépeindre les personnages et leurs caractéristiques, car je l’ai déjà fait en filigrane dans la description des thèmes et que je souhaite avant tout mettre l’accent sur eux. En effet, les protagonistes sont intrinsèquement liés à eux, ils agissent en parfaite adéquation pour en faire un récit fort et extrêmement bien ficelé.

Pascaline Nolot déploie une narration de conteuse à la plume poétique et ténébreuse. Son écriture est à la fois simple et élaborée par le choix des termes qui démontrent un vocabulaire riche et une verve qui correspond à l’esprit de l’époque, notamment par l’utilisation des sobriquets. Elle emploie des mots justes, accrocheurs et terribles dans les sombres révélations qui éclatent au cours des pages alternant présent et passé.

En bref, Rouge est une œuvre magistrale s’inspirant du Petit Chaperon rouge pour dépeindre la triste réalité de notre passé de femmes. Une réalité qui persiste de nos jours par le jugement sur le physique et la violence ordinaire que nous subissons encore, si bien que je ne qualifierais pas ce roman de conte de fées horrifique, mais presque de récit historique saupoudré de fantasy, car la magie revêtait un manteau véridique et tangible à l’époque de Malombre.  

Publicité