Les figures de l’ombre de Margot Lee Shetterly

  • Titre : Les figures de l’ombre
  • Auteur : Margot Lee Shetterly
  • Éditeur : Harper Collins France
  • Catégorie : Documentaire

Voici une chronique un peu différente de ce que je propose habituellement. Je préviens tout de suite qu’elle comporte des idées fortes et personnelles parce que ce livre aborde des causes qui me touchent, telles le féminisme et le racisme. Il s’agit uniquement de mon avis. Toutefois, n’hésiter pas à venir partager votre opinion en commentaire.

Au départ, je n’avais pas prévu de lire Les figures de l’ombre. Je comptais juste regarder le film. Quand je suis tombée sur ce bouquin en parcourant les rayonnages de la boutique de seconde main Ramd’Âm, je me suis dit : « pourquoi pas ? ». Au passage si vous ne connaissez pas ce magasin namurois, je vous invite à aller y faire un tour. Il n’est pas bien grand mais l’atmosphère et la déco vous happeront dans un autre monde. A chaque fois que j’y passe, j’ai l’impression de voyager dans un trou spatio-temporel car je ne vois pas le temps passer.

Revenons à nos moutons. Les figures de l’ombre expose l’histoire des femmes, principalement d’origine afro-américaine, qui ont participé à l’aventure spatiale des USA. Irrités de s’être fait battre deux fois de suite par les Russes en pleine guerre froide avec les lancements de Spoutnik (1947) et du premier homme dans l’espace (Youri Gagarine, 1961), les Américains vont dépenser des liards dans le développement de la NASA pour rattraper leur retard. C’est avec audace que le président Kennedy dira « We choose to go to the Moon » dans son discours de 1962. C’est malheureux que l’homme qui prononça ces mots, ne pu voir de ses propres yeux la réalisation de cet exploit alors qu’il a galvanisé ses citoyens.

Le 21 juillet 1969, Neil Armstrong pose les pieds sur la lune lors de la mission Apollo 11. L’annonce du cinquantenaire de cet évènement m’a donné envie d’ouvrir Les figures de l’ombre et de me plonger dans une partie de l’aventure spatiale des Etats-Unis ou plutôt des femmes qui ont apporté leur brique à l’édifice.

L’autrice commence son histoire avec la seconde guerre mondiale, point de départ de l’émancipation des femmes qui doivent faire tourner l’économie en l’absence des hommes, et du développement fulgurant de la NACA (Comité consultatif national pour l’aéronautique) qui améliore les capacités des avions pour guerroyer et qui deviendra la NASA lors de guerre froide. Margot Lee Shetterly insère la biographie d’une poignée de femmes noires qui ont été engagées comme calculatrice humaine.

Ce documentaire prometteur de part son sujet m’a déçue sur plusieurs points. En effet, le travail de recherche est indéniable par la bibliographie bien référencée et les nombreuses notes de bas de page. Mais la synthèse et le produit final sont brouillons (manque de clarté et beaucoup de coq à l’âne), et l’objet principal est noyé par d’autres thématiques qui sont certes indispensables pour la compréhension mais qui ont pris plus d’ampleur que le propos ciblé.

L’écrivaine me conforte dans cette opinion en exposant dans son épilogue que le film est basé sur un document d’une cinquantaine de pages et non sur l’ouvrage de 350 pages que j’ai eu entre les mains. Mis bout à bout, c’est ce que doit faire à une dizaine de pages près, la quantité de données sur les mathématiciennes de la NASA.  

Contextualiser, rendre compréhensible la société dans laquelle ces femmes évoluent est important. Tout le monde (moi incluse), ne connait pas forcément l’histoire des Etats-Unis de façon précise. Cependant, Shetterly dépasse cette simple remise en contexte. Elle fait de nombreuses digressions et reparle plusieurs fois de faits passés et déjà expliqués (exemple : la guerre de Sécession). Si apporter de temps en temps des points sur l’histoire de la ségrégation aide à comprendre l’évolution de la société américaine en parallèle de l’intégration des calculatrices dans leurs équipes, les éléments décrits pendant des pages n’ont pas toujours un rapport direct avec elles. Cela ressemble plus à du remplissage. Par exemple, sur les 90 premières pages, la seule personnalité détaillée est Dorothy Vaugan et ont apprend seulement qu’elle a contribué vaguement à l’amélioration de la soufflerie pour tester les avions en plus de sa biographie. Cela fait peu quand on se rend compte du nombre de digressions sur l’histoire de la division entre blancs et noirs. Le livre continue sur cette lancée avec des descriptions sur la guerre froide et l’apologie des hommes comme John Glenn. 

Il y a peu je discutais avec un vaillante féministe sur un projet relié aux sorcières actuelles. Elle a émit une idée qui se concrétise dans cet ouvrage : il existe une hiérarchie des causes justes. Dès que l’on veut défendre une femme, on va l’associer à une autre valeur. Par exemple, on parlera d’une femme qui s’est fait tabassée en rue parce qu’elle était noire ou on parlera plus du voile qu’elle porte plutôt que de sa nature humaine. Or, quelque soit la couleur de peau, la religion ou l’endroit que l’on habite sur terre, il y a très peu de civilisations qui ne voient pas le sexe féminin comme un être faible dont le travail et les efforts quotidiens (professionnels ou privés) sont valorisables. Chaque cause est importante et aucune ne devrait prendre le pas sur l’autre. Je ne sais pas si le produit final et cette importance de l’histoire de la ségrégation et du racisme est du fait de l’autrice ou de la maison d’édition. C’est juste vraiment dommage de se rendre compte à quel point le sujet principal disparait au profit d’une autre cause traitée dans une pléthore d’ouvrages.

Il est possible que cette synthèse soit venue trop tard. En effet, l’écrivaine dit à plusieurs reprises que les calculatrices noires ont apporté énormément à l’aventure spatiale mais elle ne poursuit pas avec des exemples concrets. Ce qui ressort de cette affirmation est : elles font des calculs et travaillent tellement qu’elles s’abîment les yeux. Je pense que les recherches pour ce livre auraient dû être réalisées il y a plusieurs décennies : lorsque ces mathématiciennes étaient encore en vie. Seule la contribution de Katherine Johnson est palpable et importante. « Dites-moi où vous voulez faire amerrir cet homme, et je vais vous dire à quel endroit du ciel il faut l’envoyer ». C’est aussi la seule personne ayant travaillé à cette époque qui a été interviewée avec une autre employée des ressources humains. Les autres étant des descendants. De ce fait, l’épilogue apporte plus d’éclaircissement sur ce qui se passe dans les années 70s que les 300 pages traitant de la deuxième guerre mondiale à l’alunissage des américains.

J’ai une nette impression que ce bouquin connait un succès plus parce qu’on se trouve à une période propice à ceux qui défendent les grandes valeurs que par sa qualité. En l’achetant, je m’attendais à recevoir une claque. A comprendre l’importance de l’ouvrage de ces femmes dont le travail est passé dans l’ombre car les héros sont avant tout ceux qui sont dans les fusées et non ceux qui sont derrière les écrans, et parce que ce sont des femmes dont la contribution est « négligeable ». En le lisant, il n’a pas eu l’impact escompté.

Pourtant, Dorothy, Mary, Katherine, et toutes les autres sont exemplaires et extraordinaires. Elles se battent pour concrétiser leurs rêves malgré les regards et les obstacles inhérents à leur condition de personne de couleur et de femme. L’ensemble des tâches qu’elles réalisent au cours de leur vie, ne se résument pas uniquement à ce qu’elles font pour la NASA. En dehors, elles font tellement de choses pour briser les codes. C’est impressionnant et inspirant. Et c’est d’autant plus dommage que leurs exploits soient submergés par les anecdotes et les digressions. Elles passent au second plan.  

Même la manière de décrire certains passages minimisent leurs actions. Par exemple, « Les chefs […] cultivaient manifestement les talents de leurs membres de sexe féminin ». Non, ce ne sont pas les hommes qui cultivent le talent des femmes. Ce sont elles qui part leur volonté et leurs compétences se font une place au soleil. C’est parce qu’elles se battent à leur manière, en travaillant avec précision qu’elles sont reconnues par leurs pairs masculins et qu’ils les veulent dans leur équipe.

Si Les figures de l’ombre possède de nombreux défauts que je viens de décrire, il a aussi ses qualités. J’apprécie que Margot Lee Shetterly ne fasse pas abstraction des petites reconnaissances que les calculatrices ont reçues de leur vivant : la possibilité de signer ou cosigner des rapports de recherches, la présence de leur contribution dans la presse noire en 1962, le fait que des hommes les veulent spécifiquement dans leur équipe. Ne pas faire l’impasse sur ces éléments montre que leur travail a participé à faire bouger les mentalités. Quelques points et exemples sexistes sont également mis en avant et elle évite de répéter la ségrégation dans son écriture. S’il existe bien entendu des dissensions entre les femmes blanches et noires, Shetterly précise à plusieurs reprises qu’elles subissent des situations dégradantes similaires ou que leur valeur est diminuée quelque soit leur couleur de peau.

Une version enfant est sortie dans le monde anglophone. J’espère que la manière de décrire la vie de ces femmes est mieux réalisée que dans le documentaire et qu’il suscitera des vocations mais surtout de la confiance en soi et en ses compétences auprès de nombreuses petites filles qui ne sont pas toujours poussées dès leur plus tendre enfance à exprimer ce qu’elle sont et à s’affirmer comme on laisse les garçons faire.

La version enfant des figures de l’ombre

En bref, Les figures de l’ombre est un livre qui passe à côté du sujet principal malgré le travail accompli par l’autrice. Loin d’être un phare dont la lumière disperse les nuages et redonne confiance et volonté aux femmes et adolescentes, il a au moins eu la chance d’être paru au bon moment pour rendre à ces femmes la gloire qu’elles méritent.